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03 juin 2006

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Jean-Pierre Prud'homme

A une époque où l'économique a pris le pas sur le politique, où l'individuel a pris le pas sur le collectif, comment s'étonner que "l'information" soit devenue un produit comme un autre(*), comment s'étonnner du développement de la production de blogs !

"L'Information" ("Information" entendue comme "traitement des événements") est aujourd'hui comparable à une religion archaïque fondée sur des rites sacrificiels (pour que ça rapporte, faut que ça saigne !) et fétichistes (la télévion a remplacé le crucifix pour les dévotions du soir). Mais, même si le "sang" télévisuel ou textuel ne tâche pas, rappelons qu'il y a un art d'égorger les bêtes ! C'est ce que certains journalistes ont tout simplement oublié...

Tiens Philippe !, ce petit jeu pour t'entraîner aux techniques de discours managérial ou journalistique :
http://www.w3perl.com/fun/management/pipotron.html


(*)cf. cette première critique ((à ma connaissance) du traitement des événements à la radio et à la télévision par Günther Anders (en 1956 !!) :

« Le traitement auquel est soumis l’homme lui est fourni à domicile, exactement comme le gaz et l’électricité. Mais ce qui est distribué, ce ne sont pas seulement des produits artistiques tels que la musique ou bien des jeux radiophoniques – ce sont aussi des événements réels. Du moins ceux qui ont été sélectionnés, chimiquement purifiés et préparés pour nous être présentés comme une "réalité", ou tout simplement pour remplacer la réalité elle-même. Il suffit à celui qui veut être au courant, qui veut savoir ce qui se passe ailleurs, de rentrer chez lui, où les événements "sélectionnés pour lui être montrés" ne demande qu’à jaillir du poste comme l’au du robinet. Comment pourrait-il à l’extérieur, dans le chaos du réel, être en mesure de saisir autre chose que des réalités de portée infime, locale ? Le monde extérieur nous dissimule le monde extérieur. C’est seulement lorsque la porte d’entrée se referme en faisant entendre le déclic de sa serrure que le dehors nous devient visible ; c’est seulement une fois que nous sommes devenus des monades sans fenêtre que l’univers se réfléchit en nous ; c’est seulement quand nous promettons à la tour de rester enfermés entre ses murs au lieu de scruter le monde depuis son sommet que le monde vient à nous, que le monde nous plaît, que nous devenons pareils à Lyncée. Au lieu de la pauvre certitude : "Regarde, le bien est si proche", par laquelle nos pères pouvaient répondre à la question : "A quoi bon errer au loin ?", il faudrait aujourd’hui énoncer la certitude suivante : "Regarde, il n’y a vraiment plus que le lointain qui nous soit proche." Nous voilà au cœur du sujet. Car ce sont événements – les événement eux-mêmes, non des information les concernant -, les matchs de football, les services religieux, les explosions atomiques qui nous rendent visite ; c’est la montagne qui vient au prophète, le monde qui vient à l’homme et non l’homme au monde : tel est après la fabrication de l’ermite de masse et la transformation de la famille en public miniature, la nouvelle réussite proprement bouleversante de la radio et de la télévision. […] »

Günther Anders énonce ensuite les conséquences "que cette livraison du monde à domicile entraîne pour le concept de monde et pour le monde lui-même." :
« 1 . Quand c’est le monde qui vient à nous et non l’inverse, nous ne sommes plus "au monde", nous nous comportons comme les habitants d’un pays de cocagne qui consomment leur monde.
2 . Quand il vient à nous, mais seulement en tant qu’image, il est à la fois présent et absent, c’est-à-dire fantomatique.
3 . Quand nous le convoquons à tout moment (nous ne pouvons certes pas disposer le lui mais nous pouvons l’allumer et l’éteindre), nous détenons une puissance divine.
4 . Quand le monde s’adresse à nous sans que nous puissions nous adresser à lui, nous sommes condamnés au silence, condamnés à la servitude.
5 . Quand il nous est seulement perceptible et que nous ne pouvons pas agir sur lui, nous sommes transformés en espions et en voyeurs.
6 . Quand un événement ayant eu lieu à un endroit précis est retransmis et peut-être expédié n’importe où sous forme d’"émission", il est alors transformé en une marchandise mobile et presque omniprésente : l’espace dans lequel il advient n’est plus son « principe d’individuation ».
7 . Quand il est mobile et apparaît en un nombre virtuellement illimités d’exemplaires, il appartient alors, en tant qu’objet, aux produits de série : c’est bien la preuve que l’événement est une marchandise.
8 . Quand il n’a d’importance sociale que sous la forme de reproduction, c’est-à-dire en tant qu’image, la différence entre être et paraître, entre réalité et image, est abolie.
9 . Quand l’événement sous forme de reproduction prend socialement le pas sur sa forme originale, l’original doit alors se conformer aux exigences de la reproduction et l’événement devenir la simple matrice de sa reproduction.
10 . Quand l’expérience dominante du monde se nourrit de pareils produits de série, on peut tirer un trait sur un concept de "monde" (pour autant que l’on entende encore par « monde » ce dans quoi nous sommes). On perd le monde, et les émissions fond alors de l’homme un "idéaliste" ».

"Le monde comme fantôme et comme matrice – Considérations philosophiques sur la radio et la télévision" in "L’obsolescence de l’homme", éditions Ivrea, 2002, pp.129-131.

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