Dans un de ses ouvrages, Watzlawick explique ce qu’est, selon lui, la superstition. Il imagine un rat de laboratoire qui entre dans un cage. Le rat tourne trois fois autour de la cage. A ce moment, par hasard, le laborantin envoie de la nourriture dans la cage. Le phénomène se produit plusieurs fois, admettons toujours par hasard, et le rat finit par faire le lien entre le comportement de tourner dans la cage, et le fait de recevoir de la nourriture. Dès qu’il aura faim, il tournera trois fois dans sa cage.
Comment produire du sens à partir du hasard
Ca me rappelle une expérience, toujours imaginée par Watzlawick, et que j’ai réalisée cette année avec mes étudiants de l’INSA de Strasbourg (une vingtaine d’étudiants).
J’ai isolé un étudiant, et lui ai demandé 5 fois de suite de me donner un nombre de 0 à 9. J’obtiens une suite au hasard : 8, 3, 7, 4, 2. Ensuite je présente cette suite aux autres étudiants, sans dévoiler la manière dont elle a été construite. Je leur demande de me dire quel sera le 6e nombre.
Peu d’étudiants trouvent, un seul dit que c’est une suite aléatoire. Puis un étudiant dit : “le nombre suivant, c’est 9”. Je lui demande de m’expliquer la logique. Il répond :
“8 + 3 = 11, 4 + 7 = 11, donc 2 + 9 = 11”.
Tout le monde est d’accord, avec quelques expressions admiratives pour notre découvreur de sens. Je demande à l’étudiant que j’ai isolé de révéler la manière dont nous avons construit la suite.
La plupart des étudiants n’ont rien dit. Je les sentais embarrasés. Parmi eux, celui qui a trouvé la logique de la suite. 2 étudiants n’ont pas accepté ce “non-sens”. Ils ont dit :
“En réalité, le sens préexistait à l’expression de la suite”
(interprétation divine du monde)
“En réalité, c’est l’inconscient de l’étudiant qui s’est exprimé”
(interprétation psychanalytique du sujet)
Du hasard au “je le savais”
Cette expérience (disons, cette petite “manip”) est riche d’enseignements, en particulier pour de futurs ingénieurs. Mais je reviens sur la notion de “superstition”.
Deux significations y sont attachées, par l’étymologie et l’histoire. D’une part la notion ancienne de “survivre”, où je commets la petite infraction suivante : nous avons besoin de produire du sens pour survivre dans un monde qui n’en a aucun. D’autre part la notion plus récente de “présage que l’on tire de certains accidents fortuits” : la superstition induit la prophétie, et le besoin de sens fabrique des “prophéties auto-réalisatrices”.
La responsabilité des médias de masse
Admettons que j’ai réussi à vous faire prendre conscience de la puissance de ce mécanisme simple. Que se passe-t-il lorsque nous nous appuyons sur les médias de masse pour comprendre le monde ?
Nous accumulons une succession d’informations non reliées, décontextualisées : nous fabriquons des superstitions à la manière du rat qui tourne trois fois dans sa cage (qui est le laborantin ?). Mais nous avons besoin de produire du sens, à la manière de mes étudiants. Alors nous prenons cette matière aléatoire, ce fatras de valeurs, d’émotions et d’anecdotes, pour en faire notre vision cohérente du monde.
Il me semble que c’est le mécanisme élémentaire qui permet de construire des représentations aussi diverses que l’individualisme, le post-modernité, le “maffesolisme” du temps des tribus, le marketing expérientiel, ou la folie d’Abdul Rahman, pour ne parler que d’eux (appréciez le zapping...).
Que peut-on espérer (ou désepérer) de cette situation ? Comment contribuer à cette fameuse "quête du sens", nouvelle incantation des leaders de tout poil (en voici une brochette au Medef, avec une grosse faute d'orthographe en prime) ?
Du point de vue que je viens d'évoquer, les points d'amélioration me semblent clairs : donner plus de temps à l'étude, redonner du goût au travail (je sais, ça fait rétrograde, mais je préfère faire du neuf avec du vieux que l'inverse).
Bien entendu, tout cela, comme l’aurait dit Watzlawick, est un mythe parmi d’autres...
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