Qui aura retenu le premier discours du Président Barak Obama le soir du 4 novembre 2008 ? D'après mes échanges avec mes amis, pas grand monde... Nous parlions tous de celui de John Mc Cain.
Pourquoi ? Parce que ce n'était pas le discours d'un bon perdant. C'était un "méta-discours" : John Mc Cain, s'est placé au-dessus du jeu, il n'était plus un protagoniste de la campagne électorale, il en était l'observateur. Et du coup, son propos était plus visionnaire que celui de Barak Obama.
Il y a deux points du discours que je voudrais éclairer :
La maîtrise du cadre de référence du discours :
Au début de son intervention, John Mc Cain a posé le cadre : les résultats sont clairs, j'ai perdu, bravo monsieur Obama.
Levée de sifflets des partisans républicains : Et là un geste d'autorité de John Mc Cain. Ses mains intiment vivement au public de cesser les sifflets, appuyé par un regard plutôt dur et souligné par des lèvres pincées qui signifiaient clairement "je n'accepte pas cette attitude". Pas un mot. Et tout le monde se tait. Et il a un boulevard pour dérouler son message.
C'est ce que j'appelle définir le cadre de référence. C'est très utile pour un manager ou un consultant : d'abord fixer les règles du jeu et ne pas tolérer qu'elles soient transgressées, dans une position d'autorité. Ensuite on peut faire son travail, dans une position d'humilité qui permet la coopération.
C'est aussi ce qu'on appelle la "position haute" qui définit le cadre, et la "position basse" qui permet le débat constructif.
Sortir de l'échec par le haut
Pas facile de conclure sur un échec. Comment John Mac Cain y parvient-il (brillamment) ? Pour le comprendre, il est utile de comparer son discours à celui de Giscard d'Estaing en 1981.
(tout le discours de GIscard d'Estaing en 1981 ici)
Le contexte n'est pas le même, certes : Giscard terminait son mandat sur un bilan positif, un des meilleurs de tous les présidents de la Ve République. Mac Cain devait porter le lourd héritage des frasques de l'équipe Bush et une des crises économiques les plus graves des cinquante dernières années.
Mais il y a aussi une similitude très nette : une alternance spectaculaire (la gauche en France, un démocrate Afro-américain aux USA), avec l'espoir et l'émotion qui l'accompagne.
Le point clé est le suivant : si je considère que mon adversaire est le meilleur, je me donne une chance de ne pas être un mauvais. Si, comme Giscard, je sous-entends que mon adversaire est un incompétent, je sous-entends aussi pour mon public que je suis un mauvais.
Dans le premier cas, j'ouvre la possibilité de la coopération (tu es le meilleur, et je ne suis pas un mauvais : et si on bossait ensemble ?). Dans le deuxième cas, je suis source de conflit (tu es un incompétent, mes électeurs ont compris, tes électeurs sont des cons).
Posture de Giscard (hautaine) :
- un discours centré sur le passé
- un plaidoyer pour son bilan (qui signifie : "vous n'avez rien compris")
- l'usage permanent du "je" et un mépris absolu pour les autres (la seule chose qui peut vous sauver, c'est la Providence !)
- il tourne le dos (pour ne pas dire son cul) à son successeur, à son peuple, à l'avenir
Posture de John Mac Cain (humble) :
- un discours centré sur l'avenir
- un plaidoyer pour son adversaire (qui signifie : "il vous a compris")
- l'usage fréquent du nous, rassembleur, et l'usage du "je" pour dire : c'est moi qui ai perdu, pas mes électeurs
- il tend la main à son adversaire, à son peuple, à l'avenir
Cette posture n'a pu être possible que par ce premier geste de soumission : je reconnais la valeur de mon adversaire. Giscard semble n'avoir pas compris que c'est lui qui a perdu, et pas le peuple.
Elle permet de dépasser en quelques minutes des mois de lutte et de coups bas. C'est bon pour le candidat vaincu, c'est bon pour le vainqueur, et en définitive, c'est bon pour l'intégrité du pays. Chose qu'en France les hommes et femmes politiques sont encore très loin d'avoir compris.
Sortir gagnant d'un échec, c'est donc sortir du cadre :
- reconnaître sa défaite et la valeur de l'adversaire, c'est reconnaître sa propre valeur
- reconnaître les intérêts supérieurs du groupe, c'est rester relié au groupe
- définir une position dans l'avenir (se re-présenter, se retirer, coopérer, etc...), c'est continuer à exister
On comprend aussi à travers cette petite comparaison que malgré ses réalisations brillantes (sortie durable de la crise pétrolière, majorité à 18 ans, légalisation de l'IVG, sortie de la stagflation, participation active à la construction européenne, traité constitutionnel européen...) Giscard d'Estaing n'a plus jamais pu prétendre à une fonction politique de premier plan.
Bonjour,
Un grand merci pour vos analyses. C'est un réel plaisir de vous lire !
Suite à votre billet de la semaine,je me suis dit que si John Mac Cain avait perdu après 4 ans de mandat, il n'aurait pas été aussi facile de prendre la posture du bon perdant !
Si Giscard s'était mis dans cette position face à Mitterand, qui n'avait jamais gouverné, il aurait totalement renié son action politique.
Bien à vous et bonne semaine !
Christine
Rédigé par: Christine Stemmer | 10 novembre 2008 à 07:40
Oui, je suis d'accord : le contexte n'est pas le même. En effet, une grande différence est que Mc Cain n'était pas Président sortant. Ca change la donne.
Cela empêche-t-il pour autant toute possibilité d'avoir une attitude constructive ? Je ne crois pas. D'ailleurs George W. Bush, qu'on fait trop facilement passer pour un imbécile, était sur la même ligne de discours que Mc Cain.
Un bon quart de siècle et un océan atlantique séparent ces deux discours : ce sont deux cultures différentes. Que peut-on en apprendre ?
Rédigé par: Philippe Schoen | 10 novembre 2008 à 08:21
Pour compléter la comparaison, il faudrait retrouver le discours de Ségolène après les présidentielles de 2007...
Rédigé par: Christine Stemmer | 10 novembre 2008 à 08:34
En effet, j'ai un peu cherché mais je ne l'ai pas trouvé.
Je vous avoue que j'ai cherché mollement, Ségolène Royal n'étant pas (encore) un modèle de communication, il me semble.
Lorsque j'ai vu le discours de Mc Cain, j'ai tout de suite pensé au "au revoir" de Giscard qui est resté en mémoire de beaucoup de gens. Les deux vidéos ensemble forcent le trait et font ressortir les différences.
Rédigé par: Philippe Schoen | 10 novembre 2008 à 09:27
"Je vous avoue que j'ai cherché mollement, Ségolène Royal n'étant pas (encore) un modèle de communication, il me semble."
Ca...c'est sûr !
Certainement, la comparaison entre Mac Cain et Ségo aurait encore plus démontré votre propos !!
Morte de rire !
Christine
ps :
(= post-scriptum et non parti socialiste..).
Est-ce que la capacité de communication d'un homme politique va préjuger de sa capacité à mener le pays dans la bonne direction ? Et inversement ?
Rédigé par: Christine Stemmer | 10 novembre 2008 à 10:13
Tout le monde peut progresser, et Ségolène Royal progressera certainement : c'est une gagnante, elle l'a prouvé récemment et je ne serai pas étonné de changements dans les mois et années qui viennent.
Je vous dis ça parce que j'ai vu des vidéo de Ségolène Royal sur le terrain où elle était franchement convaincante. En France, nous n'avons pas la culture de la prise de parole qui caractérise les hommes publics Américain. Je crois savoir qu'elle y travaille.
Concernant votre ps, la réponse, pour moi, est clairement : OUI ! et dans les deux sens.
Il faut comprendre, me semble-t-il, qu'un pays n'est jamais gouverné par un homme, mais par une équipe. Le rôle du Président est essentiellement un rôle de décision et de communication. Les deux sont d'ailleurs liés, on pourrait en faire un post... :)
Rédigé par: Philippe Schoen | 10 novembre 2008 à 10:38
Bonjour,
merci pour cette analyse et comparaison très intéressante.
Concernant le "ps" de Christine, pour moi, si il y a une mauvaise communication, un message peut mal passé, être mal compris et donc être mal perçu par les citoyens (dans le sens où ils ne vont pas comprendre ce que l'homme politique veut faire passer).
Ce qui, pour moi, peut amener à une crise.
Dans ce sens, je pense qu'être un bon "communicateur" est une des qualités indispensables pour un politicien !
Rédigé par: Quentin | 12 novembre 2008 à 14:36
Bonjour,
Vous aviez cherché très mollement...lol
http://fr.youtube.com/watch?v=L8-0QgTGpNY
"J'ai perdu mais je suis quand même la meilleure..."
Pour un peu, elle aurait pu faire le même discours si elle avait gagné ! (ex : les nouvelles responsabilités qui m'incombent)
Qu'en pensez-vous ?
Christine
Rédigé par: Christine Stemmer | 13 novembre 2008 à 08:03