C'est peu de dire que la Roumanie a une mauvaise image auprès de la majorité des Français. Je ne suis pas loin de penser que ce pays connaîtra en Europe un essor identique à celui du Japon dans le monde.
Dans les années 70, le Japon était méprisé par les pays dits développés. On connait la suite. J'ai vécu cette "irruption" de la puissance japonaise dans l'économie mondiale. Ce qui a surpris, c'était la rapidité avec laquelle l'image de qualité et d'innovation s'est installée. En réalité, c'était un travail de longue haleine (il ne peut pas en être autrement), mais discret.
De la culture à la qualité et l'innovation
Je retrouve dans la Roumanie les mêmes ingrédients : un pays discret, humble, travailleur, en forte croissance économique. Et surtout, comme le Japon, un pays qui a une histoire et une culture auxquels les Roumains sont fortement attachés. Et il y a de quoi.
C'est ce dernier point qui m'a frappé lors de mon voyage en Transylvanie en Août dernier. Confirmé hier soir par la soirée de gala organisée par le Centre Roumain de Strasbourg, ouverte par un récital de la chorale "Preludiu". La qualité de cet ensemble vocal, composé de jeunes artistes, était tout simplement stupéfiante.
Une conséquence économique de cette culture est le goût pour la qualité. Quels que soient les moyens, ce qui est produit doit être de qualité. C'est le cas par exemple des centres commerciaux (voir image ci-dessus), qui n'ont rien à envier à notre pitoyable Rivétoile à Strasbourg, bien au contraire. Il n'y a pas de communication sans culture
Quel rapport avec la communication ? C'est simple. La communication est un instrument de progrès des sociétés humaines. Communiquer pour communiquer est illusoire. Dominique Wolton expliquait il y a déjà un moment que les récents outils de communication augmentait la quantité des messages et réduisait leur qualité unitaire (ce n'est pas parce qu'on peut dire beaucoup, qu'on dit plus).
Il n'y a de communication utile qu'avec de la culture et du désir. Si on lit le modèle de communication de Shannon, la culture est une variable omniprésente : dans l'émetteur et le récepteur, dans le codage et le décodage, et même les bruits, les canaux et le feed-back.
Un de mes confrères se gonflait les pectoraux récemment en titrant un article sur la communication confondant de sottise : "ce n'est pas parce qu'on n'a rien à dire qu'il faut fermer sa gueule" (curieuse référence à trois malfrats incompétents...). Eh bien non. Je dirai pour ma part : si on ne veut pas fermer sa gueule, il faut avoir envie de dire des choses.
La communication, c'est des tuyaux et une pompe. Sans culture et sans désir, la pompe tourne à vide, comme celle des Shadoks. Je peux vous dire qu'en Roumanie, des soirées de gala jusqu'aux terrasses de café des petits villages, ça bouge et ça imagine le monde
Lors des rencontres Mobilis, que Latitude a organisées les 18 et 19 novembre à Belfort, j'ai vraiment mesuré la rupture que vit le marché de l'automobile. Les conférences de haut niveau ont montré que les repères ont changé : la "voiture" n'est plus le centre du monde, bien au contraire. C'est une révolution copernicienne.
Parallèlement aux tables rondes et ateliers se tenait une petite exposition où on pouvait découvrir des engins souvent étranges, assez différents les uns des autres, qui préfigurent les véhicules de demain.
La diversité des solutions proposées faisait un peu penser à la théorie de l'évolution de Darwin : de nouveaux modes de déplacement émergent, qui entrent en compétition pour s'adapter à un nouvel environnement. Bien malin celui qui prédira lesquelles de ces solutions gagneront la compétition des usages.
Ce qui m'est apparu évident, en circulant entre les
les systèmes d'optimisation de trafic fondés sur la densité des signaux des téléphones mobiles
ou les simulations de réalité virtuelle,
c'est qu'il y a une prime à l'esthétique. On est immanquablement attiré par ce qui est beau, ce qui "sé-duit" (conduit à soi).
L'esthétique : un langage du changement
On accepte le changement, on accepte l'autre, plus facilement s'il est beau. Voire on y succombe. Peut-être faudrait-il moins de consultants en conduite du changement et plus d'esthètes pour convaincre de changer ses habitudes.
Un mot d'abord sur la "beauté" : je ne me lancerai pas dans une définition, je ne suis pas philosophe. Simplement je voudrais relever le caractère relatif de la beauté, et plutôt défini par la norme. C'est cet aspect qui m'intéresse : l'innovation se caractérise par un changement de norme (l'innovation devenant une nouvelle norme).
Je me demande si la beauté n'est pas un langage du changement qui tricote la norme ancienne (ce avec quoi nous vivons et qui nous rassure) et la nouvelle (l'innovation). La beauté rend le changement acceptable, voire désirable.
Plusieurs études montrent la relation entre beauté reconnue d'une personne et estime d'elle-même. La plus surprenante étant celle de Nick Yee, chercheur au centre de recherche de Palo Alto, qui montre qu'une personne qui se crée un avatar plus beau regagne de l'estime d'elle-même dans la vie réelle (effet Proteus).
Philippe Davezies, chercheur en psychodynamique du travail à l'université de Lyon, montre que l'esthétique est un facteur de motivation (on peut être motivé pour faire un "beau travail", par exemple.
Une autre expérience, plus personnelle : j'ai fait l'apologie de l'Iphone, dans un post récent et je me suis fait incendié par les experts qui m'expliquaient que les choix technologiques et environnementaux de l'Iphone étaient catastrophiques. Oui, j'étais subjugué par son esthétique, je le reconnais volontiers, qui explique en grande partie le succès du téléphone d'Apple.
S'il est assez aisé de comprendre que l'esthétique est un langage de séduction, on a moins conscience que l'esthétique peut être un langage du changement.
En particulier en France, on a tendance à juger l'innovation sur sa performance technique ou d'usage, mais on néglige son esthétique. Qu'on le veuille ou non, le Shinkanzen est beaucoup plus beau que notre TGV, et la fonction design est moins développée qu'ailleurs.
Décideurs, managers et inventeurs français, encore un bel effort pour être innovateurs...
Qui aura retenu le premier discours du Président Barak Obama le soir du 4 novembre 2008 ? D'après mes échanges avec mes amis, pas grand monde... Nous parlions tous de celui de John Mc Cain.
Pourquoi ? Parce que ce n'était pas le discours d'un bon perdant. C'était un "méta-discours" : John Mc Cain, s'est placé au-dessus du jeu, il n'était plus un protagoniste de la campagne électorale, il en était l'observateur. Et du coup, son propos était plus visionnaire que celui de Barak Obama.
Il y a deux points du discours que je voudrais éclairer :
La maîtrise du cadre de référence du discours :
Au début de son intervention, John Mc Cain a posé le cadre : les résultats sont clairs, j'ai perdu, bravo monsieur Obama.
Levée de sifflets des partisans républicains : Et là un geste d'autorité de John Mc Cain. Ses mains intiment vivement au public de cesser les sifflets, appuyé par un regard plutôt dur et souligné par des lèvres pincées qui signifiaient clairement "je n'accepte pas cette attitude". Pas un mot. Et tout le monde se tait. Et il a un boulevard pour dérouler son message.
C'est ce que j'appelle définir le cadre de référence. C'est très utile pour un manager ou un consultant : d'abord fixer les règles du jeu et ne pas tolérer qu'elles soient transgressées, dans une position d'autorité. Ensuite on peut faire son travail, dans une position d'humilité qui permet la coopération.
C'est aussi ce qu'on appelle la "position haute" qui définit le cadre, et la "position basse" qui permet le débat constructif.
Sortir de l'échec par le haut
Pas facile de conclure sur un échec. Comment John Mac Cain y parvient-il (brillamment) ? Pour le comprendre, il est utile de comparer son discours à celui de Giscard d'Estaing en 1981.
Le contexte n'est pas le même, certes : Giscard terminait son mandat sur un bilan positif, un des meilleurs de tous les présidents de la Ve République. Mac Cain devait porter le lourd héritage des frasques de l'équipe Bush et une des crises économiques les plus graves des cinquante dernières années.
Mais il y a aussi une similitude très nette : une alternance spectaculaire (la gauche en France, un démocrate Afro-américain aux USA), avec l'espoir et l'émotion qui l'accompagne.
Le point clé est le suivant : si je considère que mon adversaire est le meilleur, je me donne une chance de ne pas être un mauvais. Si, comme Giscard, je sous-entends que mon adversaire est un incompétent, je sous-entends aussi pour mon public que je suis un mauvais.
Dans le premier cas, j'ouvre la possibilité de la coopération (tu es le meilleur, et je ne suis pas un mauvais : et si on bossait ensemble ?). Dans le deuxième cas, je suis source de conflit (tu es un incompétent, mes électeurs ont compris, tes électeurs sont des cons).
Posture de Giscard (hautaine) :
un discours centré sur le passé
un plaidoyer pour son bilan (qui signifie : "vous n'avez rien compris")
l'usage permanent du "je" et un mépris absolu pour les autres (la seule chose qui peut vous sauver, c'est la Providence !)
il tourne le dos (pour ne pas dire son cul) à son successeur, à son peuple, à l'avenir
Posture de John Mac Cain (humble) :
un discours centré sur l'avenir
un plaidoyer pour son adversaire (qui signifie : "il vous a compris")
l'usage fréquent du nous, rassembleur, et l'usage du "je" pour dire : c'est moi qui ai perdu, pas mes électeurs
il tend la main à son adversaire, à son peuple, à l'avenir
Cette posture n'a pu être possible que par ce premier geste de soumission : je reconnais la valeur de mon adversaire. Giscard semble n'avoir pas compris que c'est lui qui a perdu, et pas le peuple.
Elle permet de dépasser en quelques minutes des mois de lutte et de coups bas. C'est bon pour le candidat vaincu, c'est bon pour le vainqueur, et en définitive, c'est bon pour l'intégrité du pays. Chose qu'en France les hommes et femmes politiques sont encore très loin d'avoir compris.
Sortir gagnant d'un échec, c'est donc sortir du cadre :
reconnaître sa défaite et la valeur de l'adversaire, c'est reconnaître sa propre valeur
reconnaître les intérêts supérieurs du groupe, c'est rester relié au groupe
définir une position dans l'avenir (se re-présenter, se retirer, coopérer, etc...), c'est continuer à exister
On comprend aussi à travers cette petite comparaison que malgré ses réalisations brillantes (sortie durable de la crise pétrolière, majorité à 18 ans, légalisation de l'IVG, sortie de la stagflation, participation active à la construction européenne, traité constitutionnel européen...) Giscard d'Estaing n'a plus jamais pu prétendre à une fonction politique de premier plan.
La publicité de Barak Obama d'une demi-heure, diffusée sur les grandes chaînes de télévision américaine est une leçon quasi-académique de communication. Voici quelques points saillants de ce travail, il y en a sans doute d'autres :
Donner un sens à la différence
La publicité est l'art de faire valoir une différence. La différence patente entre Barak Obama et son adversaire est la complexité de son programme. Le format d'une demi-heure présente 2 avantages :
surprendre par le format lui-même qui crée une différenciation perceptible,
un format adapté à un message complexe : un spot de 30 secondes est nécessairement démagogique, dans un spot de 30 minutes, on peut aussi faire de la pédagogie.
La légitimité
Une des clés de la dialectique politique est la légitimité : qui es-tu pour nous représenter ? Barak Obama, issu de la minorité ethnique noire, avait un gros travail à faire. Les 30 minutes de la publicité étaient rythmées par la question de la légitimité.
Obama a travaillé sur 2 registres :
l'origine sociale
la filiation
Concernant l'origine sociale, il s'est appuyé sur la middle class dont il est issu. Les quatre témoignages sont tirés de classes modestes américaines, trois familles blanches, une famille noire. Les témoignages étaient intriqués aux propres témoignages de l'enfance de Barak Obama.
La séquence était la suivante : témoignage d'une famille américaine / discours du candidat / témoignage du citoyen Barak Obama.
Concernant la filiation, c'est beaucoup plus subtil et intéressant. J'ai cherché parmi les personnalités américaines de qui Barak Obama pourrait être l'héritier.
J'ai pensé d'emblée à Martin Luther King, mais non, ça ne colle pas du tout avec le film. Martin Luther King avait un débit verbal plus lent, et exprimait ses émotions avec beaucoup plus d'intensité que Barak Obama. J'ai trouvé une filiation très claire avec John F. Kennedy.
Il y a sans doute encore d'autres filiations à trouver. Finalement, après avoir visionné d'autres meetings de Barak Obama, je pense qu'il s'est affilié à ces deux personnalités.
Ici un publicité de JFK : regardez la gestuelle, et le visage, très proche du non verbal de Barak Obama. Des mains tendues, qui "structurent" le discours. Dans d'autres vidéos, Barak Obama pointe le doigt vers l'horizon ou vers la foule de la même manière que JFK.
Ici le fameux discours de Martin Luther King (I have a dream). Rien à voir avec Barak Obama : ni dans la voix, ni dans l'émotion, ni dans le non verbal :
Et pourtant, regardez cette vidéo : Obama fait un discours sous la pluie. Inspiré par le ciel, comme l'était de manière fervente Martin Luther King, il trouve des intonations du leader noir.
Alors que Barak Obama tire sa légitimité de la classe sociale à laquelle il s'adresse et de quasi-héros (demi-dieux) du panthéon Américain, John Mc Cain tire sa légitimité quasi exclusivement de la guerre du Vietnam, puisqu'il est difficile pour lui de s'appuyer sur la famille Bush.
L'émotion
Deuxième clé essentielle de la dialectique : l'émotion (que j'inclus, pour ma part dans un triangle émotions - valeurs - témoignage des faits, mais je simplifie). Là encore le format d'une demi-heure permet à l'émotion de s'installer.
Je rappelle que l'émotion est un puissant conditionnement pour l'esprit. Par exemple, la joie favorise le travail rationnel du cerveau. La tristesse ou la colère réduisent nos capacités intellectuelles.
Le moteur de l'émotion est emprunté au cinéma : puissance de l'association de la musique et de l'image. Dans le film "la chute", la musique arrive à nous arracher des larmes sur le sort des nazis. Ca devrait suffire à convaincre de la puissance du procédé.
Dans la vraie vie, on est rarement accompagné par un orchestre symphonique, mais essayez donc de faire la chose suivante : filmez une scène de famille banale (un repas, un réveil, un week-end dans le jardin), montez le film légèrement au ralenti et mettez-y une musique de film qui prend aux tripes (Angelo Badalamenti, Clint Mansell, Philip Glass, par exemple). Si vous n'avez pas la gorge nouée au bout de deux minutes, je vous paye une bière.
Bien entendu, ce n'est pas le seul ressort de l'émotion, et il faut rendre ici hommage à Davis Guggenheim, le réalisateur du film (également réalisateur du film d'Al Gore "une vérité qui dérange"), qui a mis les ingrédients qu'il fallait dans le montage (rythme, gros plans, scènes d'affection) et le contenu souvent fortement émotionnel de la voix off de Barak Obama.
La vulgarisation par le témoignage
Cette technique a été particulièrement utilisée par Nicolas Sarkozy. Elle consiste à démontrer un mécanisme social en faisant parler une personne impliquée dans le mécanisme.
Ainsi, Nicolas Sarkozy faisait-il régulièrement état de ses déplacements dans les régions, dans les usines, et de ses dialogues avec des ouvriers, des mères de famille, etc... jusqu'au Karcher et la racaille, qui sont des termes issus de dialogues avec des habitants des cités exaspérés par la violence des petits voyous de leur quartier.
On imagine à quel point c'est un procédé manipulatoire. Tout le film est construit sur ce mécanisme. C'est sans doute ce qui, du point de vue de la technique de communication, rend le message le plus discutable.
Un témoignage différent d'un autre acteur du mécanisme aurait pu aboutir à des conclusions diamétralement opposées.
C'est pourtant le procédé le plus courant dans la démonstration par l'image. Et nous sommes entrés dans l'ère de l'image...
Barak Obama intervient après chaque témoignage pour prendre de la hauteur, "modéliser" le témoignage et en déduire son programme politique.
Les symboles
Ouaou... on se régale dans le film. Il y en a plein, sur des registres très différents. Il faut se replacer dans le contexte du média : tout film travaille sur quatre registres issus de deux univers :
L'univers visuel : l'image et le mouvement, le montage et les transitions
L'univers auditif : la musique et le son, la voix et les paroles
Ils sont les supports des symboles et produisent des significations (que je sépare du sens : le sens est donné par ce que le spectateur a compris)
Deux symboles que j'ai trouvés remarquables :
La renaissance des Etats-Unis : l'introduction, avec le champ de blé, puis en fondu les mains des enfants qui tiennent les petits drapeaux Américains. Le ton est donné d'emblée. Les points sur les i sont posés par la voix de Barak Obama : "everywhere I go, despite the economic crisis, the war, and the incertainity about tomorrow, I still see optimism, and hope, and strength".
Et ce drôle de truc que j'appellerais "la Vocation" : Barak Obama traite de la santé, et prend pour exemple sa mère, morte d'un cancer. Le plan suivant est consacré... à son discours où il annonce sa candidature à la Présidence des Etats-Unis. Il y explique le lien entre la mort de sa mère et sa candidature. Ailleurs il expliquera "I was more shaped by the absence of my father, than his presence".
Au fond, il y a là une sorte d'immaculée conception d'un noir par une mère blanche. Je ne peux pas croire que tout cela n'a pas été soigneusement pensé. Well done, guys... Pour moi c'est le moment le plus dense du film.
La séquence démarre exactement à la 18e minute d'un film qui dure 27 minutes, soit exactement aux 2/3 du film. Je ne peux pas dire si cela à une signification (ce n'est pas loin du nombre d'or, mais bon...). Peut-être un cinéaste pourrait me dire s'il se passe quelque chose de précis à ce moment-là d'un film.
Barak Obama organise toujours son argumentation de la même manière :
j'explique comment je finance ma dépense
j'explique ma dépense
La tâche est assez simple, pour Barak Obama. Il dit à un moment ceci : "supprimer les dépenses qui ne rapportent rien, privilégier celles qui ne coûtent moins et marchent mieux".
Il s'appuie sur la plus grande faiblesse du gouvernement précédent en parlant de la ligne budgétaire la plus lourde et la plus inutile : la guerre en Irak qui coûte 10 milliards de dollars par mois aux Américains.
Cette parade sous forme d'attaque contre son adversaire est quasi imparable pour John Mc Cain qui n'a pas su prendre ses distances par rapport au gouvernement Bush. Erreur que n'a pas commise Nicolas Sarkozy.
Résultat : les attaques de John Mc Cain sont traitées sur le ton de la dérision. Deuxième erreur : le temps n'est pas aux guignoleries. J'en parlerai un peu plus loin.
L'argumentation complète de Barak Obama se séquence en trois temps :
le témoignage décrit des faits et l'émotion associée (on est toujours entre tristesse et amour pour ses proches, sa nation). L'émotion permet de faciliter l'adoption des arguments qui suivent. L'image prime.
la réponse aux objections (non seulement ça ne va rien coûter, mais en plus on fera des économies - nous aiderons ceux qui en ont le plus besoin). La voix et le visage (qui renvoie à la responsabilité) de Barak Obama priment.
le programme : à la voix et au visage de Barak Obama s'ajoutent un texte écrit en bas à droite de l'écran et qui grave dans le marbre de l'écran de télévision les actions qui seront menées par son gouvernement s'il est élu.
Une autre règle de l'argumentation persuasive est de partir de la vision du monde de son interlocuteur. Là aussi, Barak Obama est impeccable :
la structure générale de son argumentation part du court terme vers le long terme : il explique d'abord ce qu'il va faire ici et maintenant pour agir sur la crise et soutenir le quotidien des Américains, et il s'agit d'aides financières ; il parle ensuite d'actions à plus long terme ("longer view") où il s'appuie purement et simplement sur les trois piliers du développement durable (économique - social - environnemental).
à la manière de Sarkozy, son discours part toujours du quotidien des gens pour arriver à un plan d'actions, expliqué avec des mots simples.
Le personnage et son rôle
Eléments de contexte, d'abord :
Du point de vue politique, depuis 2005 les démocrates gagnent élection sur élection. Il est probable que n'importe quel candidat démocrate aurait gagné en 2008. Encore que de récentes analyses indiquent que rien n'est gagné du fait que Barak Obama soit noir (l'effet Bradley). Néanmoins, il y a un effet Barak Obama incontestable sur les Américains.
Le contenu du message de Barak Obama fait immanquablement penser aux programmes politiques des pays européens. En particulier, on y trouvera une grosse partie du programme de Nicolas Sarkozy, et aussi pas mal de choses du programme de Ségolène Royal.
Je n'ai d'affection particulière ni pour l'un, ni pour l'autre, mais je suis frappé par ce rapprochement de la politique américaine vers la politique européenne (et pas l'inverse). Ce qui est sans doute, du point de vue de la politique économique une très bonne nouvelle (on donne une nouvelle chance au keynésianisme, si un économiste qui me lit pense que je dis une énormité, qu'il laisse un commentaire, je m'expliquerai).
On ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec un livre récent de Jeremy Rifkin : the european dream. Barak Obama entame d'ailleurs explicitement le deuil de l'American Dream dans un passage de son film.
Constat : Barak Obama / Nicolas Sarkozy, même combat (par exemple ceci : une économie qui honore la dignité du travail, une présidence de rupture, ou encore le témoignage d'une femme qui part au travail le matin avant le lever du soleil)
Question : où se trouve la différence (parce que quand même, on sent bien une différence) ?
Avant de parler de la différence, je voudrais parler d'une autre ressemblance, essentielle : l'intime conviction de détenir une solution.
Je me suis tapé des heures d'analyse du discours de Sarkozy, avant qu'il soit Président (il était meilleur avant), pour décoder sa dialectique qui était à l'époque assez innovante. J'ai bien découvert des trucs très intéressants, n'empêche : j'affirme que Nicolas Sarkozy croyait dur comme fer à ce qu'il disait. Ce n'était pas le cas de Ségolène Royal, ce n'est d'aucune manière le cas de John Mc Cain et ça se voit sur leur tête, à leur manière de parler, à leur posture corporelle.
Voici un des rares discours où John Mc Cain ne fait pas le guignol. Regardez le visage figé, l'intonation théâtrale, la dissonance entre ce que disent ses mots et ce que dit son image (même le public n'y croit pas vraiment) :
Barak Obama partage avec Nicolas Sarkozy ceci : ils ont l'intime conviction de détenir une solution pour leur pays.
La différence fondamentale entre les deux personnages est le non-verbal. Un laboratoire a étudié par ordinateur l'expression non verbale de Nicolas Sarkozy (je n'ai pas trouvé de vidéo sur Youtube et je n'ai pas le dvd sous la main, mais je vous trouverai les références, si vous me le demandez). Le logiciel analysait les quatre émotions fondamental (colère, tristesse, joie, peur). Le profil de Sarkozy était très fortement marqué par la colère.
Ce qui est étonnant dans le personnage de Barak Obama est la sérénité de son visage, la qualité de son expression, la posture de son corps. Deux mots me viennent à l'esprit : douceur et fermeté. Cela me rappelle l'expression de ma professeur de piano, quand j'étais petit : "tu dois avoir des doigts d'acier dans un gant de velours". C'est à peu près ça.
Cela donne à Barak Obama une "étrangeté" tout à fait en phase avec sa volonté d'être en rupture. A la fin du film, juste avant que Barak Obama fasse acte d'humilité en expliquant "qu'il n'est pas parfait et qu'il ne sera pas un Président parfait" un élu décrit ce "type spécial" :
"This guy is special because I think he can bring in people together, because he is a good decent man, that understands the world through his background, that he is an man who can heal this country... (je n'ai pas compris ce passage : partitionship ?) ... there is a very, unusual good positive side in this man that we need in this junction of History" (ça ne me semble pas grammaticalement juste, mais bon vous aurez compris, hein).
Le film joue de manière très inspirée sur cette matière première de
choix : ses expressions sont très différentes suivant qu'il est dans la
peau du candidat ou dans la peau du citoyen (beaucoup plus souriant et
affectueux, parfois une attitude quasi christique). A remarquer également, les choix de tenue vestimentaire (du costume à la chemise ouverte).
D'où le rôle de "sauveur" que Barak Obama endosse avec une vraie élégance naturelle. Un sauveur venu d'ailleurs, "a problem solver who thinks big" comme le dira une personne interviewée.
Trois fois dans le film, des personnes à qui Barak Obama adresse la parole en simplement expliquant ce qui est juste, remercieront Barak Obama par un "thank you" quasi-illuminé. C'est très touchant, c'est aussi un peu inquiétant.
Dans le rôle de sauveur, il me fait penser à Ségolène Royal. Ce que dit Barak Obama est simple et sain : t'as bossé, t'as droit à ta part ; t'es malade, la société doit t'aider ; t'as des enfants, nous leur devons une bonne éducation. Mais pourquoi diable Ségolène n'a jamais su convaincre ? Parce qu'un sauveur y croit vraiment : il est "consistant".
Il donne la sensation de maîtriser la situation. Voici deux enthousiastes qui expriment très bien ce que dégage le corps de Barak Obama :
Les petites phrases
Je termine avec quelque chose qui relève un peu de l'anecdote. Le film est bien évidemment émaillé de phrases clé, qu'on appelle aussi "petites phrases" en dialectique.
Celle que j'aime bien :
"we measure the strength of our economy not by the number of billionairs we have, orh by the profit of the Fortune 500" (une question d'indicateur, encore...)
Celle qui caractérise le rôle tenu par Barak Obama :
"a problem solver who thinks big"
Celle qui a plu à mon épouse :
"no governemnt programm can turn up the tv set, or put away the video games, or read to your children"
Celle qui a du plaire tout court :
"Tax payers are payed back first" (au sujet de la crise financière)
Celle qui, d'après les articles qui ont paru suite à la diffusion de la publicité est restée en mémoire :
"...I reminded every single day that I am not a perfect man, I will not be a perfect President, but I can promise you this : I will always tell you what I think and where I stand, I will always be honest with you about the challenges we face, I will listen to you when we disagree, and most importantly, I will open the doors of Governement and ask you to be involved in your own democracy again"
La presse n'a retenu, semble-t-il que la première proposition "je ne suis pas parfait et je ne serai pas un Président parfait". Dommage, parce que le vrai et unique programme politique du bonhomme, c'est la suite de la proposition. Bah. Chapeau, monsieur Obama.
Sinon, pour les initiés, j'ai aussi ça (merci Alex) :
Le forum ouvert - Open Space Technology Le site des facilitateurs de la méthode participative du forum ouvert (ou Open Space Technology). Une méthode qui favorise l'intelligence collective et la mise en route des plans d'action.
WorldCafé Site des utilisateurs de la méthode participative du World Café. Une méthode pour favoriser l'intelligence collective.
Le manifeste des evidences Un manifeste pour un nouveau marketing qui date de 1999. Prophétique et utopique, il s'appuie sur le modèle du Web2.0 comme Freud s'appuyait sur la thermodynamique et Watzlavick sur la cybernétique.
L'alter entreprise - le blog de Yannick Roudaut Yannick Roudaut est économiste. Il analyse de manière claire le système financier et les méfaits de la spéculation. Il explore des pistes alternatives.