Je reçois une newsletter prospective assez intéressante depuis quelques années. La «lettre des signaux faibles» de Philippe Cahen. D’habitude plutôt modérée, elle livre cette fois un système d’équation limpide et difficile à résoudre :
- montée fulgurante du chômage et crise sociale mondiales
- relance économique concertée par les secteurs traditionnels (automobile, bâtiment traditionnel, infrastructures)
- nouveaux comportements de consommateurs et « clean tech » (qui risquent de mettre en cause ou délaisser à moyen terme ce qui sera produit par la relance économique)
- baisse structurelle du « pouvoir d’achat » : accepter de s’apauvrir ou trouver son épanouissement ailleurs
- découplage formation / travail : n’espérez plus compter seulement sur vos études pour construire votre vie professionnelle
- montée des extrêmes : NPA, catholicisme intégriste, et les autres
Philippe Cahen pose ainsi la question « il faut partir de zéro : que conserver ? que changer ? Davos n’a pas apporté la réponse, n’a pas apporté de réponse… De quel zéro faut-il partir ? »
On pourrait aussi poser la question en ces termes : qu’est ce qui reste lisible ? qu’est-ce qui pourrait être lu sous un autre angle ?
Par exemple, « manger » est lisible : tout le monde doit manger. Mais manger « quoi » et « comment » doit être vu sous un autre angle si les riches ne veulent pas mourir de graisse, et les pauvres de faim. Par exemple, « voiture » en Europe, n’est apparemment lisible que par les constructeurs automobiles. On ne parle plus de voiture mais de déplacement. Le consommateur a déjà changé de regard, et à une vitesse incroyable. Il y a des mots qui disparaîtront du langage courant, d’autres qui seront transformés.
La transformation de la réalité passe par la transformation du langage
Comme d’autres, Philippe Cahen montre qu’il faut changer de système. Il y a deux façons de changer un système : par le haut et par le peuple.
Le premier changement est un totalitarisme. Il s’appuie sur des armes et de la police. Il passe par une réduction (un emprisonnement) du langage.
Le deuxième est ce que « l’Occident » appelle la démocratie, mais ça peut prendre d’autres noms ailleurs.
C’est une réalité partagée pacifiquement entre tous, et conduite par ceux qui sont désignés pour gérer cette réalité. Il s’appuie sur l’éducation, la créativité, la communication (sous toutes ses formes, et surtout interpersonnelle) et du temps pour s’approprier (devenir propriétaire) cette réalité sociale.
Le risque du totalitarisme par la communication
Il y a une troisième façon de changer le système : c’est le totalitarisme par la communication. Dans un article du Monde dont je parlerai la prochaine fois, Valéry Giscard d’Estaing dit ceci :
« Actuellement, les dirigeants des gouvernements en place ne sont pas des économistes. Ils ont des réactions plus politiques, plus diplomatiques ou plus communicantes » (Le Monde - 12/01/09)
Ce qui le laisse perplexe. On peut le comprendre : Valéry Giscard d’Estaing a perdu les élections présidentielles contre un champion surentraîné de la communication.
En soi, ce n’est pas un problème d’avoir des dirigeants communicants. Ils sont plus faciles à comprendre, plus accessibles. Ce qui pose problème c’est que cette compétence n’est pas partagée par les électeurs. Qui peut décoder les figures de rhétorique verbales et visuelles de nos dirigeants ? Peu de monde. En tout cas pas l’écrasante majorité des électeurs.
Dans ce contexte, plus nous aurons de dirigeants « communicants » moins la communication servira la démocratie. Cette « démocratie totalitaire » contient à la fois la privation de liberté et l’opium du peuple qui la rend supportable. C'est une sorte de deux en un.
Voici ce que dit Noam Chomsky sur Barak Obama, dans une vidéo diffusée par Le Monde:
« Je pense que quand les nuages vont s’évanouir, on le percevra comme ce qu’il a toujours été : une sorte de démocrate centriste, dans l’esprit de Clinton. Dans les faits, avec ses nominations, il n’a pas perdu beaucoup de temps pour rendre cela clair. Sa première nomination a été Rahm Emanuel. C’est important : le secrétaire général de la Maison Blanche. Il vient d’une banque d’investissement. Il arrive tout droit de l’industrie qui a créé la crise actuelle. Il était l’un des plus fervents supporters de la guerre en Irak parmi les démocrates… C’est la même chose pour Biden, très pro-guerre. »
La communication pour sortir du totalitarisme
On est loin du rêve de rupture et de changement… on est loin du changement de système. Et c’est normal : on ne peut pas demander à un responsable élu par un système de détruire ce système qu’il a pour mission de servir.
La seule option pour sortir du cadre est qu’un nouveau cadre naisse des gens eux-mêmes. Cherchez où se créent de nouveaux mots. Cherchez où se manifestent de nouveaux comportements. Cherchez où s’inventent de nouvelles relations entre les gens, et vous trouverez sans doute des solutions pour demain : dans les banlieues, dans les laboratoires de recherche, dans les pays qui ont faim, parmi les entrepreneurs qui changent les règles du marché, parmi ceux qui n’ont rien à perdre et tout à gagner. Un mélange hétérogène qui doit structurer une pensée, un langage, une politique.
Ce qui manque à cette énergie sous-terraine, ce sont les outils de communication qui permettent de se relier, de se faire comprendre, de coopérer et de partager des utopies avec la part conservatrice de nos sociétés.
Un de mes projets est d’installer Latitude, mon entreprise en zone franche (mi 2010) et de demander à mes collaborateurs de former bénévolement des jeunes et des moins jeunes à la communication. Leur faire rencontrer d’autres populations, différentes, expertes d’autres choses, me semble aussi une bonne manière de « tricoter » de nouveaux possibles. C'est bien sûr presque rien à l'échelle de l'enjeu, mais c'est déjà ça...
Hello Philippe
Ton papier vient de me faire brutalement passer par une faille spatio-temporelle et retomber en 1973, à l'époque où Gébé sortait "l'An 01" avec comme sous-titre : "On arrête tout, on réfléchit et on recommence... et c'est pas triste".
Les mêmes questions y étaient. Les mêmes constats. Quoi de neuf depuis ?
Rédigé par : Alain VDN | 16 février 2009 à 17:39
Ben... probablement que depuis deux mille cinq cents ans, les questions n'ont pas varié. Peut-être pas même les réponses. Sauf le langage. Oui : on devrait reformuler quelques trucs.
C'est marrant que tu parles de Gébé :
1. je ne connais pas grand monde qui le connaisse
2. je trouve que tu lui ressembles :)))
Rédigé par : Philippe Schoen | 16 février 2009 à 17:55