| Dans les croyances du système bancaire actuel, la Pépette, Money & Ass. n'a pas le choix. Elle consacre toute son énergie à deux activités essentielles : gagner de l'argent avec l'argent des riches sur les marchés internationaux par la spéculation (c'est ce qu'on appelle "sortir par le haut") et perdre le moins d'argent possible avec ses pénibles clients (c'est ce qu'on appelle le "cost killing"). Ecartelés entre gains pharaoniques et irréels sur les marchés exotiques et pertes abyssales et réelles sous leur pieds, ses employés sont comme les pantins victimes des monstres de l'Enfer dans le troisième tableau du Jardin des délices de Jérôme Bosch. Je sens confusément qu'aborder un banquier en lui demandant le taux le moins cher n'est pas la meilleure manière d'aborder le problème. |
Il se trouve que cette année-là, alors que je louais encore les services du Groupe Pingre auprès de tous mes amis, je recevais monsieur Fernand, chargé de compte à la Pépette, Money & Ass. qui me dit que mon argent l'intéresse et qu'il est prêt à faire toutes les contorsions pour m'inscrire sur sa liste de nouveaux clients.
Et de fait, quand je comparais, la Pépette, Money & Ass. était bien moins chère que le Groupe Pingre et ses services judicieux. Au début, je lui disais mais non, je suis fidèle au Groupe Pingre, pensez donc, 25 ans de collaboration, ça ne se biffe pas comme ça d'un trait de plume. Tiens, tu parles comme j'étais naïf...
Je pris donc mes comptes professionnels sous le bras, et je les déposai à la Pépette, Money & Ass., en laissant prudemment mes comptes privés au Groupe Pingre, on ne sait jamais. La sagesse populaire de mes amis businessmen me rappelait de ne pas mettre tous mes oeufs dans le même panier.
La Pépette, Money & Ass., quant à elle, était ravie de me voir arriver. Sise pas bien loin du Groupe Pingre, je la visitai, une façade art nouveau, des dorures partout, elle me déroula le tapis rouge. Je découvris que monsieur Fernand avait été remplacé par monsieur Raoul. Monsieur Fernand avait changé de service, de toute manière, maintenant qu'il avait 50 ans, la sortie ou le placard le guettaient.
Monsieur Raoul occupe une pièce de 3,9 m2 (leader oblige) meublé d'un ensemble Steelcase hêtre et cuir, et un ordinateur qui trône sur le tiers de son bureau. C'est un petit homme sec, maigre, au rire nerveux. Il est compétent, rapide et joue à une sorte de jeu vidéo.
Pendant que nous parlons, il pianote nerveusement sur son clavier, lance des missiles pour faire baisser les taux, c'est notre nouveau logiciel développé par l'agence de communication du groupe, dit-il, c'est ludique, ça augmente notre productivité et ça nous abrutit en même temps, c'est vraiment bien, la communication. Je dis : le taux de découvert, là, je peux l'avoir encore moins cher ? Mais bien sûr, cher client, bien entendu et wooof un missile tactique sol-sol creuse mon autorisation de découvert et ratatine le taux. Je dis encore : et le crédit d'investissement, ici, pourriez-vous encore faire un petit effort ? Ah mais certainement, mille excuses de n'avoir point été plus proactif, la proactivité, ça nous connait, et wooooof un tomahawk réduit la marge sur l'Euribor 3 mois en petits confettis, on prête même d'avance, chez nous, d'ailleurs tenez, regardez sur le graphique : j'ai envoyé les chars sur notre prochain plan social et voici que vos frais se réduisent comme peau de chagrin, rien que pour vous, que c'est fantastique, la technologie de l'information, tout de même.
Ma lune de miel, dès lors, n'a jamais cessé à la Pépette, Money & Ass. Bien sûr, nous eûmes des orages, mille fois Raoul partit en clientèle me laissant sans nouvelle, mille fois je tombai sur sa messagerie : mon doux, mon tendre, mon merveilleux client, si de l'aube claire jusqu'à la fin du jour je ne suis pas joignable, essaye sur mon portable, si là encore j'échappe à ton appel sagace, tu peux contacter Lulu la Nantaise, et si d'aventure elle était à Saïgon, rabat-toi sur monsieur Paul, au pire tu peux toujours essayer l'ami Fritz, et si vraiment il te semble que la Pépette, Money & Ass. est vide de tout être humain, envoie un mail, mon répondeur automatique te renseignera.
Jusqu'au jour où je leur demande un crédit pour la rénovation de ma maison. Monsieur Raoul se rembrunit, puis se montre insistant et un peu louche : vous êtes vraiment sûr que vous ne voulez pas rencontrer un consultant patrimoine de notre banque privée ? Non, je dis, c'est pas le sujet. Vous n'êtes pas sûr ? Si, je dis non parce que je ne veux pas. Sûr sûr ? Non. Vous voulez ? Non, je répète. Parce que nos consultants… insiste-t-il. Quelle partie du mot "non" vous ne comprenez pas, je demande. Las, il m'envoie chez un responsable de compte particulier, en tapant une dernière fois sur son clavier, l'écran affiche "game over".
Je rencontre un certain Tomate dans un placard, il fait assez sombre, je ne le vois pas bien. Il me dit : vous êtes absolument décidé à vouloir une proposition de notre part ? Parce que vous comprenez, c'est quand même du travail. Je dis oui bon, enfin moi des propositions j'en fais tous les jours dans mon boulot, comment voulez-vous gagner une affaire si vous ne commencez pas par une proposition ? Il me dit que oui, ça se tient (mais vraiment je ne le vois pas bien, il a une voix caverneuse qui vient du fond du placard), mais justement, c'est peut-être pas une affaire, parce que chez Pépette, Money & Ass., les crédits de ce type-là c'est compliqué. Quoi, c'est compliqué, je demande, c'est pas compliqué, je rénove ma baraque et j'ai besoin d'un crédit, c'est quoi qui est compliqué ? Ouiiii, bien sûr, mais siiii, chez nous il y a plein de gens au-dessus qui vérifient les garanties, vérifient les vérifications, ils interrogent les responsables de compte dans des salles spéciales à la cave et jaugent le taux qu'on peut faire en fonction du profil du client, enfin quand je dis le client… ils évaluent les évaluations individuelles, croisent les données et ensuite, une fois que le crédit est accordé, s'il est accordé, nous, on ne fait pas comme les autres, hein, on lâche la thune au compte-goutte, on prend les factures, on les contrôle ligne par ligne, on les évalue. On est prudent, quoi. C'est tout à votre honneur, dis-je, admiratif. Ah mais monsieur, du coup, nous, les crédits pour la rénovation de votre maison, on n'est pas très compétitifs. On veut bien vous donner un taux, mais on ne sera pas du tout placé et en plus on va perdre de l'argent et ça sera pas bon pour mes objectifs. Ah, vous seriez passé le mois dernier, c'aurait été autre chose, on a fait une promo, mais là non.
Finalement ce responsable de compte ne me fera jamais de proposition. J'ai du attendre 6 mois qu'un certain Louis dit "Le Mexicain", un autre responsable de compte "particulier", me transmette une proposition tellement chère que ni une ni deux, je file voir la concurrence. J'en parlai à monsieur Raoul et je crois que c'est la seule fois où je l'ai vu franchement sourire.
J'éprouve pour la fine équipe des tontons flingueurs de la Pépette, Money & Ass. une sincère compassion. La Pépétte, Money & Ass. est la quintessence de la banque moderne : tellement fusionnée (la Pépette Corp. fusionna avec la Money Inc. qui racheta la Bucks SA qui fusionna avec la Flouz GmbH, qui fut rachetée puis fusionnée avec la Barbade & Jersey Finance Global Trust), qu'elle doit mettre en place des processus de contrôle tellement complexes et coûteux que personne n'y comprend rien (jusqu'à se prendre dans le tapis), une sorte de château kafkaïen dans lequel errent des responsables de compte qui croulent sous le poids des charges dues à une stratégie de taille qui aurait du pourtant apporter des économies d'échelle.
Je suis toujours leur client, mais le jour où je m'en irai, je pense qu'ils ne s'en rendront même pas compte.
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