| Cette expérience m'a laissé le temps de réaliser un paradoxe : le crédit est une "commodité", c'est à dire un produit sans valeur ajoutée, qu'on ne peut pas différencier d'une entreprise à l'autre sauf par le prix, tout comme les matières premières ou les produits alimentaires de base. Et pourtant, c'est un marché où le fournisseur (la banque) est le plus souvent en situation de force. C'est un peu comme si Auchan ou Leclerc décidaient si vous êtes dignes ou non d'acheter leurs produits. Vous voulez un litre de lait, ma p'tite dame ? Mmmm.... vous pouvez me montrer votre fiche de paie ? |
Fâché avec la Banque Pingre et dépité par la Pépettes, Money & Ass., je me retrouve sans le sou pour financer mon projet de rénovation de notre maison. Huit mois ont passé. Je promène ma contrariété le long de la rivière qui passe non loin du village. De là où je suis, je peux voir au loin, au-delà des champs, le village voisin plus important. Surgissant au-dessus des toits des maisons alsaciennes, deux enseignes attirent mon regard. L'une est celle d'une agence du Crédit Malabar. L'autre, celle d'une agence de la Caisse Pincettes et Trouillard.
Mince, je me dis, j'aurais du commencer par là : voici sans doute des gens plus proches de leur client, les pieds sur terre, et aussi plus efficaces. Avant de téléphoner pour prendre rendez-vous, je passe mon week end à rédiger une présentation des travaux de rénovation. Un cahier des charges de 30 pages où je décris ma vision du projet, le parti pris écologique, j'y mets du coeur, des images et même un business plan.
Je commence par la Caisse Pincettes et Trouillard. Je téléphone et on m'accueille avec surprise : ah bon ? Vous avez un projet immobilier ? Vous êtes bien conscient de ce que vous faites ? Il faut dire qu'entre temps, la crise immobilière bat son plein. Comme je dis que oui, j'ai déjà payé la maison et je veux faire les travaux de rénovation, nouvelle incrédulité : ah bon ? Vous avez déjà payé votre maison ? Vous n'avez pas de dette ? Je dis que non, et j'obtiens un rendez-vous assez facilement.
A l'agence de la Caisse Pincettes et Trouillard au centre du village d'à côté, je suis reçu par madame Hobson. Elle a un bureau de taille normale, une tête normale, des habits normaux, une fenêtre normale qui donne sur une rue normale, cette banalité me rassure, je pousse un soupir de soulagement. Elle me prie de m'asseoir, me demande si je veux un café (qui m'est effectivement servi, un café tout ce qu'il y a de plus normal) et, une fois assise, elle me regarde sans rien dire. Puis, après un long moment qui commence à me mettre mal à l'aise : alors comme ça, vous voulez un crédit pour rénover votre maison ? Je dis oui, et je sors ma présentation de 30 pages.
Elle m'arrête tout de suite : non ! Non ! Attendez, je vais appeler mon collègue, vous comprenez, il faut qu'il voit ça, elle prend son téléphone : Boris ?.. oui... il est là... si, si, dans mon bureau.. oui… oui… d'accord. Elle sourit, me regarde, raccroche. Il vient, dit-elle. Arrive un jeune homme normal, lui aussi. Il me tend une main chaleureuse, il sourit, me regarde avec bienveillance et aussi, il me semble, avec une certaine curiosité. Madame Hobson nous présente, voilà, je vous présente monsieur Karloff, mon collègue, nous sommes tous enchantés, nous nous asseyons et je présente mon projet. Je n'oublie rien : le projet, le montant, la nature des travaux, les aides, les garanties, les différentes garanties possibles, l'adresse de mon cardiologue, mes certificats médicaux, les prévisions de toutes sortes, mon casier judiciaire, mes revenus, ma feuille d'impôt, mon profil Facebook, l'échéancier des dépenses prévisionnelles, la projection de mes revenus actualisés futurs à partir des revenus des dix dernières années pondérées par le risque climatique, le nom des principaux clients de mon entreprise, mon carnet de vaccination, mon livret de famille et les dernières photos de la maison. Ils ne disent rien pendant toute la présentation et continuent à sourire benoîtement.
Je leur remets mon dossier, et je leur demande : alors, pour le crédit, je peux avoir quel taux ? Ils ne disent toujours rien, ils me regardent, souriants. Euh, je fais, le taux… combien ? Monsieur Karloff se ressaisit brusquement, comme s'il sortait d'une rêverie. Il ne sourit plus et dit : est-ce qu'on peut avoir les trois derniers bilans de votre entreprise ?
Je ne suis plus surpris de rien, alors je dis oui. On reprend rendez-vous et on se revoit quinze jours après. J'avais envoyé les trois derniers bilans par la poste, comme ça, disais-je, on pourrait parler du crédit lors de notre prochaine rencontre. Le jour J, Hobson et Karloff et moi discutons dans le même bureau. Je pensais qu'on irait droit au but, mais monsieur Hobson me dit que ce n'était pas si simple, holaaa, molo - molo, ha haaa, vous êtes un rapide, vous, hein ? C'est qu'il faut étudier votre dossier avec soin, ho la laaa. Je ne lui dis pas que ça fait dix mois que je l'étudie, mon dossier, et que ça commence à faire long.
A l'issue de ce deuxième rendez-vous, Hobson et Karloff me saluent, souriants à nouveau, me tiennent la porte en sortant et me disent, écoutez, alors la proposition, hein, on vous l'envoie vite-vite dans trois semaines par mail, hein ? D'accord comme ça ? C'est d'accord ? Je dis oui, en partant, je les vois me regarder à travers la vitre en me faisant des petits signes d'adieu.
J'ai passé deux heures avec deux cadres de cette banque. C'était en septembre 2008. Depuis j'attends. Ca fait plus d'un an. Je n'ai jamais rien eu. J'ai bien relancé par mail, par téléphone, mais pas de réponse. J'ai bien compris que les banques étaient tétanisées par la crise financière qui secouait la planète. Y compris dans mon petit village.
Ce qui a été déplaisant, c'était de ne pas avoir eu de réponse. Pourtant madame Hobson et monsieur Karloff m'ont semblé des gens tout à fait normaux. Et pendant environ 6 mois depuis Septembre 2008, les banques n'ont pas répondu. Les taux étaient élevés et malgré tout, aucune banque ne se pressait pour faire crédit. Il y avait certainement des raisons objectives à ce comportement, mais pourquoi ne pas l'expliquer ?
Je n'ai jamais plus eu envie d'aller à la Caisse Pincettes et Trouillard.
Vivement la suite, cette traversée du désert doit quand même pouvoir trouver un happy end, non ?
Rédigé par : Julien Navarro | 12 janvier 2010 à 10:56