Latitude anime les Conseils de Quartier de la Ville de Strasbourg. J'assure l'animation de deux Conseils depuis maintenant plus d'un an. Jeudi dernier avait lieu une réunion ouverte au habitants. L'occasion pour le Conseil de faire un bilan de son activité depuis sa création et de présenter ses axes de travail pour 2010.
De la Civitas à la Téci
Après la présentation, il y a eu un débat. Il s'est focalisé sur les problèmes de sécurité d'une partie du quartier, dans ce qu'on appelle communément aujourd'hui la "cité". Je me suis demandé par quels méandres et dérives de sens, ce mot "cité" a pu finir aussi mal, comment on est passé de l'idéal de la civitas à la téci,. Une sorte d'"inversion maligne", comme la définissait Michel Tournier. Ou alors l'idéal, justement.
Parcourir le chemin du dialogue
J'ai pu me rendre compte à quel point le Conseil de Quartier est un lieu d'apprentissage du dialogue. Il y avait une différence tranchée entre les membres du Conseil, qui depuis un an s'exerçaient au respect de l'autre et à la réflexion collective, et les habitants qui assistaient à un Conseil de Quartier pour la première fois.
Des individus "leaders" et des représentants d'associations coupaient la parole, gueulaient, se gargarisaient de leur égo, attaquaient tous azimuts, et le plus souvent pour ne rien dire. Le reste des habitants se taisaient, contrits.
Pendant ce "round de chauffe" j'observais les membres de Conseil qui, pour la plupart, ne disaient rien, laissant calmement leurs ténors répondre aux piques des plus excités. Ils se sont fabriqué, au fil des mois et des réunions, la compétence encore trop rare du dialogue. J'étais fier pour eux, et heureux. Je regrette de ne pas pouvoir, en particulier pour de simples raisons matérielles, organiser les plénières en cercle de dialogue.
Ce qui se construit dans un Conseil de Quartier, c'est ni plus ni moins la réalité : on passe de l'opinion, à une perception ouverte et partagée du monde (chacun s'exprime et le jugement est suspendu), donc nuancée et contradictoire. Et les membres sont d'une certaine manière "obligés" (ob-ligare) de vivre avec. On retrouve ce que j'appelle la réalité floue et qui est tellement caractéristique de notre époque "sousveillée". |
De la Téci à la Civitas
Au cours de la plénière, parce que deux individus ont confisqué la parole (je devrais dire : monopolisé l'arrogance) et bloqué le débat, j'ai du intervenir pour imposer les règles de prise de parole du Conseil aux habitants. Ca s'est plutôt bien passé, et tout le monde a pu s'exprimer calmement. Très vite, la parole a circulé, la bienveillance s'est instaurée, et le débat a commencé à produire des contenus constructifs et utiles.
La réunion s'est terminée autour du verre de l'amitié et les pains surprise. L'ambiance conviviale de fin de soirée était chaleureuse et de nos deux impétueux tribuns, l'un s'est drapé dans ses certitudes et marginalisé, l'autre est entré joyeusement dans la fête.
Ce n'était pas une réunion publique exceptionnelle. Les membres du Conseil sont sans doute rentrés chez eux avec une certaine amertume. Ils ne pouvaient pas voir ce qui sautait aux yeux d'un observateur extérieur, ce qui s'est joué pendant ces trois heures.
Bravo à ces quelques bénévoles dévoués, à leur talent qui porte le débat au moins aussi haut que n'importe quel Conseil Municipal.
Un conseil de quartier n'est ni l'arène des partis pris, ni une fabrique de consensus. C'est le creuset d'un modeste questionnement commun sur ces choses d'apparence simple qui participent à notre vie quotidienne : l'aménagement d'une place ou d'un parc, un équipement pour les enfants, le trajet d'un bus, un banc pour les personnes âgées, un commerce pas trop loin… De fil en aiguille ils tissent des avis certes imparfaits, mais ils les ont élaborés ensemble. A la fin d'un débat, on a le sentiment d'avoir répondu à la question le mieux possible, sereinement, avec responsabilité. Le Conseil de Quartier prend ce que la municipalité lui donne à réfléchir et sa pensée chemine lentement vers d'autres terrains : comment vivre ensemble, peut-on organiser la cité différemment.. |
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