La semaine dernière, j'ai témoigné de l'apprentissage du dialogue dans les Conseils de Quartier. Après la réunion, pendant le verre de l'amitié, une femme d'une quarantaine d'année, aux traits fatigués vient vers moi et m'adresse la parole.
Dans un premier temps, je ne comprends rien à ce qu'elle me dit : il y a du bruit, elle parle doucement et très très vite, en avalant ses mots, avec un fort accent entre l'accent alsacien et un accent étranger indéfinissable. Elle semble nerveuse, préoccupée et inquiète.
Au prix d'un gros effort de concentration je parviens à suivre le fil de son histoire. La voici :
Dans son immeuble vit un homme avec son fils de vingt et un ans. Le père est divorcé, absent, court de femme en femme et son fils ne fait rien. Ils ne s'entendent pas, et, parfois, à travers les murs, on entend des cris et des coups violents. Depuis quelques mois maintenant, le fils vit dans la cave, dans le local poubelle. Les poubelles sont dans les immeubles, parce que si on les range à l'extérieur, elles sont brûlées et c'est dangereux. Alors, dans la cave, ça ne sent pas très bon, mais au moins les poubelles ne sont pas détruites.
Le jeune homme de vingt et un an, dit la femme, est gentil et ça lui fait de la peine. Alors, régulièrement, elle vient le voir pour lui apporter à manger et aussi pour lui dire de ne pas rester comme ça, de se lever, d'aller dehors, de se laver et de mettre des habits propres pour aller chercher du travail. Mais des habits propres, il n'en a plus, et l'envie de se lever non plus. Sans doute doit-il tout de même partir de temps en temps, parce qu'il boit, et il est ivre, souvent.
Ces derniers temps, dit la femme, c'est plus qu'elle ne peut supporter, et elle a peur de lui, aussi, quand il se met en colère. Elle a cherché son père, mais il est parti à l'étranger, et de toute manière, il s'en fout. Elle a appelé à l'aide : des associations, la police, les éducateurs. Mais la police dit qu'elle ne peut rien faire, elle dit que les policiers sont compréhensifs, mais ils ne peuvent vraiment rien faire. Les éducateurs disent que ce cas est trop lourd pour eux, trop difficile, ils ne peuvent plus rien faire. Alors elle vient vers des gens, les voisins, et puis moi et me demande : qu'est ce que je dois faire ? je ne peux pas le laisser comme ça, à côté des poubelles…
Nous avons fini par en parler avec d'autres personne présentes, et puis des solutions sont apparues. Le temps de la soirée, quelques pistes nouvelles sont peut-être apparues. Peut-être des impasses encore.
Pour en finir avec "les jeunes"
Ca m'a rappelé que, pendant le Conseil de Quartier, une autre dame prit la parole et dit ceci : on dit "les jeunes" pour dire ces quelques malfaiteurs qui nous font peur, alors ce ne sont pas "les jeunes", ce sont quelques uns, et même, tous ces jeunes dans notre quartier sont nos jeunes, ce sont nos enfants, on ne peut pas juste les montrer du doigt, ce sont nos enfants et on les aime.
En nous, j'ai le sentiment que nous avons tous un enfant de vingt et un ans dans une cave sale. Ou bien c'est, à des degrés divers, notre enfant, notre fils ou notre fille. Ou bien c'est l'enfant de nos amis, de notre quartier, ou bien c'est celui que nous voyons à la télévision ou peut-être un prophète que nous regardons au cinéma.
D'où vient-il, pourquoi en est-on arrivé là ? Watzlawick dirait que ce sont ces questions qui fatiguent et qui culpabilisent. Ce ne sont pas les bonnes questions. Les pères et les mères sont des anges gardiens, et aujourd'hui, ils sont inquiets.
Un enfant sur cinq
A la même période, je lisais le roman de Doris Lessing "le cinquième enfant". Dans ce livre, un couple, dans l'Angleterre des années soixante, construit sa vie heureuse dans une grande maison, l'amour et la générosité, l'accueil des frères, des soeurs, des ainés et des petits qui naissent les uns après les autres, quatre enfants, jusqu'à ce qu'arrive le cinquième. Le cinquième enfant est différent. Trop grand, trop fort, explosant dès les premiers mouvements dans le ventre de la mère de colère, de haine, de peur et de violence. Rien n'explique la naissance de cet être différent, de ce monstre au visage néanderthalien, et la culpabilité plane sur la mère, le couple, puis les dissensions, puis la fatigue.
La famille est soumise à rude épreuve. La mère consacre nuit et jour à tenter de contenir la violence chaotique de l'enfant. En protégeant sa famille de ses excès, elle donne l'impression de concentrer toute son attention sur cet être qui semble venir d'une branche oubliée de l'humanité. Elle vit dans une ambiguïté permanente : l'enfant est tellement inadapté et brutal qu'il manque plusieurs fois de se tuer dans un accident et la mère le sauve à chaque fois en espérant en même temps de ne pas y parvenir. Elle souffre de cette double contrainte.
A la limite du supportable, la famille place l'enfant dans une institution étrange, à l'insu de la mère. Libérée de cette charge de tous les instants, elle peut reprendre des forces, revivre, renouer avec son couple, mais quelque chose de plus fort lui commande d'aller rechercher l'enfant. Et la déchéance recommence, jusqu'à ce que l'enfant fasse avec ce qu'il a et construise son destin, sans que la mère ait pu infléchir quoi que ce soit. Oh certes, un destin étrange, et pas glorieux, mais qui peut juger ?
Tout ça, je le lis à tort ou à raison comme des histoires d'amour qui ne parlent jamais d'amour parce que c'est au-delà de ce que nous croyons être de l'amour, au-delà de la parole.
La carte n'est pas le territoire : choisir le territoire plutôt que la carte
Si j'écris ça, ce n'est ni pour proposer une solution que je n'ai pas (je suis bien mal placé pour cela), ni pour me plaindre, ni pour culpabiliser. Je ne sais d'ailleurs pas précisément pourquoi je l'écris, et ça n'a pas d'importance. C'est seulement le ressenti qui nait de la conjonction de ces deux événements : cette soirée et ce livre qui disent la même chose de deux manières différentes et parlent de ce monde, ici et maintenant.
Peut-être qu'une image imprécise, floue, qui vient du coeur et du quotidien vécu, fait plus agir que les paroles doctes des cartographes.
très touchée....
Rédigé par : Claudine | 06 mars 2010 à 10:19
Remarquablement bien observé : la crainte vécue par les parents pour l'avenir de leurs enfants en général, et en particulier pour les enfants qui semblent aller dans une direction inconnue des parents.
Comment se comporter ? comment accompagner pour qu'il n'y ait pas naufrage dans une région inconnue, qui nous apparaît inhospitalière (peut-être ne l'est-elle pas ou bien peut-être l'est-elle réellement et alors comment s'y adapter ?).
Comment étendre nos appréciations à la fois de constat et de pratiques ?
J'espère que le jeune homme dans la cave ressentira positivement l'empathie du conseil de quartier, et trouvera sa bonne solution.
Rédigé par : Christiane | 07 mars 2010 à 08:13
je t'ai mis un commentaire hier. Reçu ou pas ?
Rédigé par : Marguerite | 07 mars 2010 à 23:02
@ marguerite: comme je te l'ai écrit par mail, non, pas reçu :(
@ christiane : accompagner dans une région inconnue, surmonter sa propre peur, se rappeler de ce que nous étions au même âge... c'est peut-être pour ça que j'entends tant de gens et de médias parler "des jeunes". c'est rassurant peut-être, de dire "les jeunes" ? comme si nous ne l'avions pas été, comme s'ils ne le seront plus, et ça pointe la responsabilité.
Rédigé par : Philippe Schoen | 08 mars 2010 à 20:17