L'Ipad représente bien plus qu'un produit. C'est aussi un symbole annonciateur. Je ne sais pas si nous en sommes conscient ou non, si cela influe notre relation avec ce nouvel objet. Voici la troisième histoire que je me suis racontée: |
L'iPad, comme outil unique, convergent, de la connaissance pourrait être assimilé à une sorte de tour de Babel. Un lieu unique où tous les hommes parlent une seule langue qui s'élève.
«Voici, un seul peuple, une seule lèvre pour tous ! Cela, ils commencent à le faire. Maintenant rien n’empêchera pour eux tout ce qu’ils préméditeront de faire !" (Bible Chouraqui). Et YHVH de s'inquiéter de ce que les hommes pourraient avoir derrière la tête (Il ne précise pas quoi), pour finalement créer la "confusion" et séparer l'humanité par les langues.
On peut lire dans ce texte deux oppositions :
- la verticalité, la hiérarchie, la recherche de la puissance, l'éloignement des réalités, opposée à l'horizontalité, l'humilité, l'humus.
- l'unicité, un seul peuple, une seule langue ("ein Volk, ein Reich, ein Führer"), opposée à la diversité des peuples et des cultures (Dieu commande à l'homme de peupler la terre et de la cultiver).
Ces deux "courants" verticalité - unicité, et horizontalité - diversité, existent ici et maintenant. Les opposer, c'est encore une fois cloisonner, hiérarchiser et finalement faire le jeu de la tour de Babel :
Il y a des organisations hiérarchisées bénéfiques, comme il existe des structures horizontales, voire chaotiques, qui produisent d'autres formes d'efficacité. Il y a une tendance à communiquer avec le globish, comme il existe toujours des milliers de langues.
Moi j'accepte de vivre dans ce monde à deux dimensions. Avec ses axes aléatoires hiérarchique et chaotique. Et encore, horizontalité et verticalité ne forment pas un espace complet. Il manque une troisième dimension, appelons-la la dimension humaine.
Ni la bibliothèque, ni l'iPad ne font la pensée
Dans la nouvelle de Jorge L. Borges, "la bibliothèque de Babel" des lecteurs errent à la recherche du livre qui contient la Vérité. Ils pourraient tomber par hasard sur le livre de leur propre vie, et la description de leur propre mort. Ou pas. Ils peuvent découvrir un livre complètement incompréhensible, mais dont le sens caché est redoutable. Prendre un livre après l'autre, dans cette bibliothèque, n'a rien d'humain. C'est un travail mécanique.
La fenêtre sur la bibliothèque de Babel que constitue aujourd'hui l'ordinateur et internet, et demain l'iPad et ses successeurs, est aussi débilitante que la télévision si on ne pense pas.
Elle contient toutes les menaces de la verticalité (uniformisation) et de l'horizontalité (confusion), toute l'errance mécanique des copistes-collistes. Elle en contient également toutes les opportunités si nous devenons des auteurs-tricoteurs.
Comment passer de copistes-collistes à auteurs-tricoteurs ?
Encore une fois, à chaque fois qu'un nouvel outil de communication (ou de partage de la compréhension du monde) est inventé (l'écriture, la littérature, la religion, l'imprimerie, l'industrialisation, la numérisation...), c'est l'ouverture de nouveaux possibles.
J'ai déjà décrit en quoi nous sommes dans une des périodes historiques les plus importantes en 7.000 ans. La communication est peut-être la discipline qui nous perdra par défaut de pensée. Voici, à mon avis, pourquoi :
L'enjeu actuel de la pérennité de l'humanité tient dans une équation assez simple et finalement marxiste:
Matériellement et technologiquement, le problème ne réside pas dans les ressources : il y a assez de bras, d'énergie (la Terre reçoit du soleil l'équivalent de 100 à 10.000 fois les besoins énergétiques actuels), et de matière (notamment alimentaire).
Les problèmes ne sont "que" sociétaux, c'est-à-dire qu'ils ne dépendent pas de la nature, ou d'un Dieu aigri, mais de nous :
- rapports sociaux de production : changement des organisations et des représentations du travail, protection des plus faibles (et d'abord en Europe),
- politique et justice : partage d'une vision du monde "sousveillante" (l'anti panoptique de Bentham est-il une anti-tour de Babel ? Pas sûr...) et transition vers de nouveaux comportements.
Changements, représentations, vision du monde, comportements... on voit bien que les solutions passent nécessairement par la communication. Et ce qui nourrit la communication, ce n'est pas l'outil mais ce qu'on met dedans en informations, en émotions et en valeurs.
Ce qui me pose problème, c'est qu'il me semble que nous avons développé des outils de science-fiction pour véhiculer majoritairement des contenus, des modes de pensée et des ambitions qui n'ont guère changés depuis Babylone.
Merci pour cet éclairage "géométrique", qui permet de dépasser une opposition qui m'a toujours rendue perplexe. En effet, le Dieu jaloux des Hébreux minoritaires m'apparaissait dans ce passage comme aussi totalitaire que les hommes de Babylone. Du point de vue de l'histoire des religions, je trouve intéressant de rapprocher la tour de Babel de la Pentecôte chrétienne (Ac 2,1-13). Je regrette de ne pas avoir eu la place de le faire dans ma petite édition.
Rédigé par : Marguerite Vaudel | 11 avril 2010 à 23:30