J'ai passé une très agréable journée au BarCampAlsace6.5. Après avoir assisté à 4 séances qui m'ont apporté beaucoup, j'ai animé ma propre session sur l'avenir du BarCampAlsace.
Les apports des 4 premières sessions :
L'agence de développement économique du futur
J'ai appris à retrouver des personnes que j'aime beaucoup et que je n'ai pas revues depuis longtemps. Le temps est une belle thérapie, qui filtre les souvenirs désagréables pour ne garder que le meilleur. Quel dommage que nous vivons une époque de pénurie de temps. Peut-être que la fin du pétrole, cette drogue de l'économie qui dope la vitesse, nous permettra de ralentir notre rythme et de jouir du temps qui passe.
De la colère a émergé de la conversation. Il y aurait une sorte de maillon manquant entre les pouvoirs publics, dont le rôle est de redistribuer les richesses, et les entrepreneurs qui créent la richesse d'aujourd'hui et de demain.
Dans une autre session est apparue l'idée d'un médiateur. Mon expérience a montré que chaque fois qu'il y a l'idée d'un médiateur, c'est le symptôme d'une déresponsabilisation des acteurs. On transfère la responsabilité de la relation sur une interface supplémentaire (le médiateur). Qui est en général, intrinsèquement, incompétente. Ca m'a fait penser à une répétition de l'ancestral sacrifice de la vierge innocente.
A priori, on peut faire mieux : apprendre à se parler, à se respecter et à faire autrement ensemble.
Dental Life : lieu de formation des métiers de la médecine dentaire en univers virtuel
Second Life semble se professionnaliser et apporter des solutions de formations intéressantes. J'ai aimé la présentation de Dental Life. J'ai constaté qu'il fallait déployer beaucoup d'efforts, de générosité (ou d'abnégation) pour emmener les professionnels sur Second Life.
L'ère est encore pionnière. Ce qui m'est apparu, c'est que seules les très grandes entreprises pouvaient mobiliser les fonds, les équipes dédiées nécessaires à exploiter Second Life et les collaborateurs. Il y a ici un avantage à la taille qui favorise à terme les positions dominantes.
J'ai appris à distinguer ce que Second Life peut apporter comme valeur ajoutée unique. Par exemple, la formation des langues étrangères. Dans mon entreprise, Latitude, la seule formation des collaborateurs dont j'estime que le résultat n'a pas été atteint est l'apprentissage de l'anglais. La formation classique est très vite limitée. L'immersion dans un pays étranger est assez irréaliste, à moins de déménager toute l'entreprise aux US ou en Chine (c'est peut-être pas idiot, après tout...). L'immersion dans un univers virtuel, où on peut allier l'écrit (chat) et oral (voice) est peut-être une solution habile.
J'ai aimé cette réflexion qui m'a fait évoluer : "virtuel ne s'oppose pas à réel : un monde virtuel est bien réel, puisque je suis là et que j'agis sur ce monde. Un monde virtuel ne s'oppose à rien. Il est complémentaire du monde matériel."
CoWorking
L'équipe d'Alsace Digitale se bat pour développer un espace de CoWorking (encore une autre écriture...) à Strasbourg. J'y ai vu un véritable cas d'école de ce que les psychologues sociaux appellent la théorie de l'engagement. En vrac : pas d'aide publique (non rémunération, coût élevé), communication externe du projet (visibilité publique de l'acte), autisme des pouvoirs publics (augmentation de l'engagement par l'opposition), motivation par les valeurs (explications dites internes). Le résultat est... qu'il y a du résultat. L'espace existe et les animateurs mouillent leur chemise.
Ils m'ont donné envie de faire quelque chose dans mon domaine d'activité. Je réfléchis à quelque chose qui pourrait se tricoter avec eux. Il y a beaucoup de questions : le lieu, les outils, les moyens et les risques, les partenaires, la promotion, la mise en réseau (voir notamment The Hub)...
Entrepreneur Commons
Cette session, présentée par Grégoire Japiot et Christophe Ducamp ne pouvait qu'être perturbante pour moi. C'est la raison pour laquelle je tenais à y assister. J'aime ces deux-là comme j'aime Hölderlin : leur langage m'est presque incompréhensible. Tout est dans le "presque". J'ai d'autres amis, comme ça. Des types en marge, qui sont loin dans leur pensée et qui souffrent de ne pas être entendus. Ils parlent, souriants, mais leur sourire est inquiet parce qu'ils voient bien qu'ils ne sont pas "entièrement compris" (pardonnez-moi ce presque pléonasme...). Or ce sont eux qui apportent le plus, si on fait l'effort de suivre leur chemin. Parce qu'ils parlent de ce qui n'est pas encore concevable par leurs interlocuteurs, ou pas encore perçu.
Grégoire a proposé un format de dialogue, le ProjectCamp, dédié aux entrepreneurs. Il permet de faire se rencontrer investisseurs, financeurs, accompagnateurs et porteurs de projet dans un format court proche du BarCamp. Un format de ce type existe déjà ici. J'en parlerai dans mon prochain post.
Christophe a proposé de créer à Strasbourg un chapitre du réseau Entrepreneur Commons. 9 villes ont déjà leur chapitre : San Francisco, Menlo Park, Palo Alto, Oakland (CA), New York, Miami, Chicago, Paris et Madrid. Ah oui... quand même.
L'idée est simple, au fond :
- les membres des chapitres sont des entrepreneurs de tout type d'activité. Ils se rencontrent une fois par mois, pour échanger leurs idées, leur connaissance et leurs contacts dans un environnement de confiance (ça ressemble beaucoup à l'ambiance APM).
- les projets des entrepreneurs sont normés dans une fiche projet diffusée à l'ensemble du réseau Entrepreneur Commons. La normalisation de la fiche projet permet de faire des traitements et rapprocher les membres. Elle permet aussi de diffuser potentiellement à la fiche projet sur d'autres réseaux sociaux.
Je me suis demandé comment intégrer cela à l'existant : APM, Alsace Entreprendre, Créacité, Semia...
Espèce d'espace...
Le point commun des quatre sessions est l'ambition de créer un espace de rencontre. Idéalement, on pourrait avoir envie de refaire le monde : créer un lieu de production réel (matériel et virtuel), d'un nouveau présent entre pouvoirs publics et entreprise privée, entre entrepreneurs individuels, entre proches et lointains.
Le monde n'est pas idéal, parce qu'il est ici et maintenant le résultat d'un passé. Et de ce passé, dont nous sommes co-responsables, nous héritons une multitude d'espaces de rencontres et de production, institutionnalisés ou non.
Alors, imaginons une ville à reconstruire. Est-ce qu'on va tout raser et tout refaire ? Est-ce qu'on va créer un énième espace ? La réalité est différente : dans certains cas, on reconstruit, dans d'autres on rénove, on fusionne, on crée des ponts, dans d'autres encore, on réorganise le processus de production de l'espace. On accepte notre passé. On cherche à en tirer le meilleur.
Je soumets quatre réflexions :
- Quand on parle d'un nouvel espace de rencontre, on touche à une notion complexe que Marx appelait les "rapports sociaux de production". L'objet va au-delà de la création d'une salle de réunion ou de méthodes d'animation de groupe.
C'est assez simple : si on engage un processus participatif pour imaginer, concevoir et produire des nouvelles richesses, on s'engage vers un nouveau partage de ces richesses. La conséquence est une remise en question de pouvoirs, de rôles et de comportements. Il faut en être conscient et l'accepter, sinon, au mieux c'est du flan et il ne se passera rien, au pire c'est de la manipulation du pouvoir en place et ça finira mal.
L'enjeu est de créer un espace de dialogue pour transformer de manière constructive les rapports sociaux de production pour un monde meilleur où tout le monde s'y retrouve (zéro exclusion).
- Toutes les ressources existent (des gens, des lieux, des moyens, des intelligences, des bonnes volontés...). La difficulté est de produire une révolution avant que les conditions externes obligent à la faire de manière violente.
Or il ne peut pas y avoir de raisons internes des détenteurs du pouvoir
(élus, notables) à innover, parce que cela revient à trahir leur mandat
de la majorité, par définition conservatrice. Il ne peut y avoir que
des raisons externes.
Pour illustrer mon propos, cette anecdote extraordinaire sur Roosevelt, rapportée par Naomi Klein: "Quand il rencontrait des organisations sociales et syndicales, et qu'elles proposaient des mesures sociales qu'elles voulaient dans le New Deal, Roosevelt les écoutait longuement, puis à la fin il disait : descendez dans la rue et obligez-moi à le faire".
Vrai ou non, cette belle histoire exprime parfaitement ce qui est en jeu : on tourne en rond à demander aux notables nantis ce pour quoi ils ne sont pas destinés. Et tous n'ont pas le courage politique de Roosevelt.
- Les "investissements" passés des promoteurs des lieux de rencontre producteurs de changement font que ces derniers consacrent de l'énergie à défendre leur espace (théorie de l'engagement) plutôt que le remettre en question. Rien ne dit, d'ailleurs, que le lieu ne soit pas adapté.
Adira ou Semia comme l'Usine à projets ou Alsace Digitale, autant d'initiatives menées avec passion et conviction, ont des logiques identitaires indispensables à leur survie dans un milieu où les structures se concurrencent.
Connaissant ces acteurs et leur talent, je me dis qu'il ne faut plus grand chose pour être révolutionnaire...
- Les méthodes d'animation participative des rencontres et des mises en réseaux de ces lieux sont rarement optimisées (mesure des résultats, méthodes d'apprentissage, production et diffusion des idées, gestion du groupe, suivi des actions, etc...).
Le défaut d'animation participative est un symptôme, pas une "cause" du problème. On peut agir sur le symptôme, et la conséquence à assumer est un changement de système.
Raisonnablement, le financement de l'espace (lieu, mode d'animation, suivi des actions) ne peut pas être demandé à l'institution puisque cela revient à lui demander de payer la scie qui servira à scier la branche sur laquelle elle est assise.
Qui paye, alors ? Et si la solution était que ça ne coûtait pas plus que maintenant ? Un lieu physique : il y en a en veux-tu en voilà. Un lieu virtuel d'échange et de promotion : les réseaux sociaux ne coûtent rien. L'animation : moins de lieux, plus d'animation... mettre l'argent là où c'est vraiment utile. Le suivi des projets : effectué par ceux qui y ont intérêt.
Voilà. Chaotique et incomplet... comme dans un BarCamp. Commentaires et échanges bienvenus.