L'Ipad représente bien plus qu'un produit. C'est aussi un symbole annonciateur. Je ne sais pas si nous en sommes conscient ou non, si cela influe notre relation avec ce nouvel objet. Qu'importe. Voici la deuxième histoire que je me suis racontée: |
La Bible
Aujourd'hui même, Apple lance l'Ipad. Qu'importe si c'est un "bon" ou un "mauvais" produit marketing. Apple, comme à son habitude, est aux avant-postes de ce qui transforme notre rapport à l'information et à l'écriture (en tandem cette fois avec Google). L'IPad est le premier et imparfait nouvel outil de notre lecture du monde.
Associé à l'internet, l'IPad commence à matérialiser ce qui est en gestation et controversé depuis un quart de siècle. L'objet que nous tiendrons entre les mains et que nous manipulerons avec des gestes qui feront penser aux magiciens, sera (grâce aussi, à 80% à Google...) un seul livre ("biblos") tendant à contenir l'ensemble de la connaissance écrite de l'Humanité (en texte, en image et en film).
On s'amusera à y chercher le catalogue de l'ensemble de cette connaissance qui ne pourra pas contenir le catalogue lui-même (paradoxe de Russel). On se lassera de ne pas trouver, parmi les milliards de pages imbéciles, le texte de la Vérité (bibliothèque de Babel).
L'objet en lui-même suit les lois d'évolution des systèmes techniques de la théorie TRIZ. Notamment :
- l'augmentation du niveau d’idéalité (Loi 4) : l'IPad répond à une multitude de services (dont le point commun est la connaissance), de manière plus simple, moins encombrante, moins coûteuse, etc...
- la transition vers le micro niveau (Loi 7) : l'Ipad est un terminal relié à une multitude de systèmes (réseaux, fournisseurs d'accès, serveurs, développeurs de logiciels, bibliothèques, etc...) de manière flexible.
- l'augmentation de la contrôlabilité et du dynamisme (Loi 8) : L'Ipad, mais surtout ses successeurs ont les capacités de feedback, d'être auto-adaptatifs, apprenants et auto-évolutifs.
Destruction de valeur... et d'intelligence en perspective
C'est la raison pour laquelle je n'ai aucun doute sur la contraction massive de l'activité de la filière de l'imprimerie, dernière innovation de rupture en matière de diffusion de la connaissance (autour de 700 ap.JC en Asie, et environ 1440 ap.JC en Europe).
Les transformations des secteurs de la presse et de la distribution s'accéléreront. A quelle échéance, je ne sais pas. Mais plus vite qu'avant, ça me semble évident.
Mais à part la stimulation entrepreneuriale qu'apporte cette innovation, tout ça est somme toute assez anecdotique. Plus intéressante est ce que j'appellerais la "méta-innovation" du concept qui sous-entend un utilisateur cultivé et apprenant.
En effet, la bonne nouvelle, c'est que l'iPad préfigure le livre universel où tout le savoir est accessible à tout le monde. La mauvaise nouvelle, c'est que lorsque Gutenberg annonçait la fin des copistes, l'Ipad, lui, annonce la domination des copistes-collistes. |
Un détour de 7.000 ans pour aller droit au but
Le concept qui est à l'origine de l'Ipad et de ses successeurs n'a rien à voir avec la quantité ou l'exhaustivité de la connaissance. La connaissance, une fois écrite, a toujours été disponible, qu'importe la vitesse. Dans cette perspective, l'Ipad n'apporte rien de plus que la tablette d'argile sumérienne.
Ce qui est important est l'accès à des connaissances et des pensées multiples et notre capacité à les relier.
Voici une petite synthèse que je me suis amusé à dessiner des "méta-innovations" des technologies de l'information (innovations qui modifient la vision du monde d'une société humaine). Ca n'a rien de "scientifique", c'est juste l'assemblage de différentes connaissances personnelles et professionnelles.
(cliquez sur l'image pour avoir un format lisible)
Je fais deux constats :
Premier constat : une des plus fortes ruptures depuis 7.000 ans
Trois types de méta-innovations se succèdent :
- La création du vecteur nouveau (écriture) qui rend possible la mémoire. Elle est utilisée pendant plusieurs millénaires pour des besoins pratiques (contrats, comptabilité) et cosmogonique (explication du monde et des relation Dieux - Rois - Villes et royaumes mésopotamiens).
- La création de contenus nouveaux (croyances religieuses et pensée) qui rendent possibles la pensée collective des élites, et leur transmission.
- L'industrialisation et la diffusion de masse des contenus qui rendent accessibles la pensée collective des élites (il est intéressant de constater que Luther est né vingt ans après la mort de Gutenberg : un des fondements du protestantisme est la lecture de la Bible par tous, sans intermédiaire).
La dernière méta-innovation putative (numérisation et réseaux) permet le croisement aisé d'un grand nombre de connaissances (accessibilité) et la production d'intelligence collective (web2.0).
On remarquera au passage que l'objet (tablette, rouleaux, codex, écran, réseau, iPad...) n'est que le support de la méta-innovation. En soi, il est insensé.
Je me hasarderais à imaginer que la quatrième méta-innovation a le potentiel de construire une cosmologie partagée par tous. C'est-à-dire une vision du monde physique et sociale à peu près conforme à l'observation, ou au moins modeste et cohérente (comme par exemple l'acceptation du flou dans la réalité sociale).
Avec pour conséquence la paix, qui n'a jamais été obtenue en 7.000 ans de communication.
L'enjeu est d'autant plus essentiel que cette méta-innovation arrive au troisième moment clé de l'humanité.
Le premier moment est la création (Sumer, naissance de la civilisation).
Le deuxième moment est la croissance (expansion géographique vers l'occident qui se nourrit des perdants orientaux, augmentation de la longévité humaine, augmentation du confort et nouveaux besoins...).
Ces deux premiers moments ont majoritairement produit de la barbarie, et minoritairement de la civilisation. Si vous n'en n'êtes pas convaincus, expliquez-moi ce qui a compensé la barbarie au XXe siècle. Siècle assez comparable à beaucoup d'autres depuis 7.000 ans.
Le troisième est celui de la finitude :
- fin de l'expansion géographique (l'Asie se nourrit des perdants occidentaux),
- fin de la croissance démographique (stabilisation prévue à 9 - 10 milliards d'habitants et "vieillissement" de la population),
- rareté des matières premières et de l'énergie et fragilisation anthropique de l'écosystème de la Terre.
Ce troisième moment est celui du libre arbitre, celui qui nous a été légué par Yhvh et la pomme croquée. Ces deux courbes illustrent avec brio notre liberté :
Elles nous projettent dans le futur et nous disent :
- tu as la connaissance du bien et du mal, ne fais pas l'innocent.
- à toi de décider, c'est ton problème.
Deuxième constat : l'accélération des phénomènes
Le point commun des trois illustrations ci-dessus est l'accélération exponentielle. Dans un espace fini, cela signifie que chaque année qui passe nous rapproche plus rapidement de la rupture que l'année précédente.
Les domaines soumis à l'accélération exponentielle sont :
- la démographie avec une inflexion et une stabilisation prévue : c'est probablement la moins préoccupante.
- en corollaire, le "vieillissement" de la population qui va immanquablement produire une perception du monde différente des citoyens (autres besoins physiologiques, autres désirs, autres rapports inter-générationnels, plus de sagesse, plus de vision globale...).
- la dégradation de l'éco-système de la Terre : migrations inédites, crimes contre l'humanité, inégalités...
- les changements de modèles politico-économiques (plusieurs milliers d'années pour le modèle mésopotamien, quelques dizaines d'années pour la domination américaine) montrent l'échec des modèles de croissance... quand les limites physiques sont atteintes (il y a des lapalissades qui ne nuisent pas).
Quand j'observe ces courbes, je sens intuitivement que c'est dans les dix - trente ans à venir que nous aurons besoin de toutes les intelligences de tous pour construire une vision du monde et une civilisation ni "durable", ni "soutenable", ni "idéale", mais faisable. Et radicalement nouvelle de tout ce que nous avons créé en 7.000 ans.
Le changement de paradigme qui nous attend est aussi important que celui qui a eu lieu lors de la naissance de l'agriculture et de l'écriture. |
Comment lire ce drôle de livre ?
Tout ça pour revenir à l'iPad... Pour comprendre le rapport, il faut encore une fois revenir à un basique : comment accédons-nous à la compréhension de la réalité ?
Le mot "Biblos" signifie "Livre". Difficile de lui détacher son sens religieux de "recueil d'écritures jugées saintes (ou Vraies) par les croyants". Nous jugeons que quelque chose est "Vrai" par ce que nous croyons à cette représentation du monde.
Toute connaissance est croyance :
- nous avons cru que nos maîtres étaient des demi-dieux parce que c'était écrit dans l'architecture, dans les vêtements d'apparat des rois et des prêtres, et dans les tablettes en argile.
- nous avons cru que le monde a été créé par Dieu d'une certaine manière il y a quelques milliers d'années et que nous sommes à son image parce que c'était écrit dans un Livre.
- nous avons cru des penseurs, philosophes, hommes de lettre et de sciences des tas de choses contradictoires, parce que nous avons lu leurs livres et que nous avons été convaincus. Même Newton semblait avoir trouvé la vérité, mais Einstein lui a donné tort. Même la science est une croyance. Son avantage est d'être plutôt conforme à l'observation physique, ce qui est très utile lorsqu'on atteint les limites physiques de son biotope.
- nous croyons encore ce que disent les journaux, l'Humanité, le Monde, Minute... et ce faisant nous nous cloisonnons.
La question est : comment lire autrement pour penser une croyance qui nous permettra de construire une humanité "faisable" ?
Ce qui est accessible aujourd'hui grâce aux TIC et l'iPad, sa dernière interface, c'est de faire facilement du bout des doigts ce qu'on fait péniblement tous les penseurs de tous temps : faire des liens entre les connaissances et les intégrer à quelque chose de neuf.
Très concrètement, l'iPad permet d'accéder facilement à une connaissance (un livre, un fait, un article, la réflexion d'un autre, ...). En lisant cette connaissance, on peut s'arrêter sur une pensée et, en quelques gestes, chercher une relation avec une autre pensée dans un autre livre, un autre article, un autre fait, une autre réflexion. On peut fertiliser les connaissances et en produire de nouvelles.
On ne lira plus : on lira, reliera, relira et écrira des choses qui seront lues, relues, reliées...
Je connais très peu de gens qui font ça aujourd'hui avec le livre papier. On me dit : j'ai lu tel livre, ou tel livre, et puis c'est tout. Les livres ont des couvertures, et les couvertures sont autant de murs.
Je n'ai connu qu'une personne à qui j'ai offert un livre un soir et qui m'a dit le lendemain matin : "je te remercie pour ton cadeau, je l'ai lu dans la nuit et quand je l'ai fini, j'avais treize livres autour de moi que j'avais relié à celui-là."
J'espère que ce nouveau Livre saura être bien utilisé. Pour cela, les lecteurs devront être cultivés, ouverts, curieux, patients et généreux. Et ça, ça s'apprend dès l'enfance.