Installation des tables
Samedi, j'ai animé un World Café pour le Conseil de Quartier du Neudorf. Le thème était : "quel avenir pour le cœur du Neudorf". 140 participants ont conversé sur ce thème pendant deux heures (4 rotations et une séance de synthèse).
140 personnes qui se sont toutes exprimées en 2 heures, c'est une performance qu'aucune réunion publique ne peut atteindre.
Juste avant le démarrage (on attend les derniers arrivants)
Comment baptiser un World Café pour une rencontre d'habitants de quartier ?Pour tous les participants, il s'agissait d'une première. Les organisateurs avaient décidé de ne pas dévoiler la méthode. Ils ont simplement convié à un "forum-débat". Un autre Conseil de Quartier, qui avait organisé un précédent World Café, avait baptisé la réunion "café rencontre", sans en préciser les modalités.
Pour ma part, je pense aujourd'hui que le terme World Café n'est pas adapté à une réunion de démocratie locale : le terme fait peur à beaucoup de gens, voire repousse par ses connotations (anglais, mondialisation).
Le terme "café-rencontre" me semble un bon choix, pour ne pas donner l'impression de "tromper" sur la marchandise. Plusieurs participants sont partis en début de rencontre, jugeant que c'était "n'importe quoi". L'un d'entre eux m'a agressé verbalement.
Ceux qui sont restés ont, comme d'habitude, apprécié la méthode en cours de route. J'ai eu des retours enthousiastes, surtout d'une population jeune et cultivée. Il m'a été très difficile de faire comprendre l'intérêt de dessiner sur les nappes à une population plus rigide et plus âgée.
Une analyse de la sociologie et de l'histoire du quartier est un préalable nécessaire pour concevoir la bonne stratégie de présentation de la méthode. Un World Café que j'ai animé pour un grand groupe industriel qui réunissait notamment des retraités de l'entreprise n'a pas du tout posé les mêmes problèmes. Chaque cas est donc particulier.
Les hôtes de table : s'appuyer sur les membres du Conseil de QuartierEn général les hôtes de table s'autodésignent au début du World Café. Pour des raisons d'efficacité, nous avons décidé, les organisateurs et moi, que les hôtes de table seraient des membres du Conseil. Ca a très bien fonctionné pour plusieurs raisons :
- les hôtes étaient informés de la méthode en réunion plénière (présentation de la méthode et images d'autres World Cafés), et pouvaient sécuriser les participants en répondant à leurs questions
- ils ont pu être briefés tous ensemble sur leur rôle une demi heure avant le démarrage,
- ils ont pu présenter le travail du Conseil de Quartier à chaque table.
A contrario, comme nous avions plus de table que de volontaires hôtes de table, il a fallu que des hôtes s'auto-désignent. Ces tables ont posé beaucoup de difficulté du fait de la spécificité de la rencontre. Par exemple, des familles entières sont arrivées. Elles occupaient une table entière et ne voulaient pas se séparer. Ca a été un peu compliqué.
D'autres problèmes se sont posés, notamment le fait que certains hôtes ne pouvaient pas rester jusqu'au bout de la rencontre. Il a fallu organiser des relais.
Vers la fin de la rencontre, environ 20% des participants sont partis. J'ai organisé des regroupements d'hôtes de table pour constituer de nouvelles tables. Ca a plutôt bien marché.
Affichage des nappes en fin de World Café
Quelle nappe pour des rencontres de démocratie locale ?
Les projets de démocratie locale s'appuient souvent sur l'espace urbain. Pour ma part, je trouve que c'est réducteur, mais c'est comme ça.
Le plan est un bon outil de travail collaboratif. Sur la plupart des tables, la collaboration s'est faite à la fois sur la nappe et sur le plan.
La nappe servait souvent à dessiner des détails de plan et illustrer des idées d'aménagements nouveaux. Il y a un format de nappe à imaginer pour des rencontres de ce type. La nappe pourrait être le plan.
La conclusion du World Café de démocratie locale : un grand moment à réussir
J'ai stoppé le World Café au bout de 4 rotations : les participants étaient en majorité fatigués. Apparemment, les plus jeunes auraient pu continuer.
Au cours d'une courte pause (20 minutes) au cours de laquelle les participants ont pu se restaurer, j'ai mobilisé une petite équipe pour dégager les tables et placer une soixantaine de chaises en cercle (emprunt à la méthode de l'Open Space). Nous avions dépassé l'horaire prévu, il était 20 heures et je m'attendais à ce qu'une grande partie des participants rentrent chez eux.

Cercle de dialogue pour la restitution des hôtes de table
Mais un peu plus d'une soixantaine de personnes sont restées. Le cercle de dialogue est toujours un moment très poignant. On obtient très vite le silence et le respect de la parole de l'autre. Plus le groupe est important, plus c'est imposant.
Les hôtes de table qui le souhaitaient ont pu exprimer ce qui s'est passé à leur table. L'animation est délicate : il faut définir un cadre qui permette une expression la plus libre possible, et en même temps donner des temps de parole très courts pour ne pas lasser un groupe fatigué. Les participants du Neudorf ont été plutôt bons dans cet exercice. Ils ont pu avoir une vision assez complète des enjeux de l'aménagement du quartier après cinq ou six interventions.
Il faut remarquer que cette synthèse a été produite et synthétisée immédiatement par les participants eux-mêmes : l'expertise vient des seuls participants, sans intervention d'expert extérieur labellisé.
Ce cercle de dialogue a duré une demi-heure (de 20 h 00 à 20 h 30). J'ai le sentiment qu'il aurait pu durer encore longtemps. Ceux qui restent après l'heure, sont en général prêts à rester très longtemps. C'est un bon indicateur de la motivation du groupe, et une manière de détecter des porteurs de projet. Il me semble que retenir 50% des participants du World Café, c'est un résultat étonnant.
Heurs et malheurs des méthodes participatives en démocratie localeJ'ai eu l'occasion d'organiser de nombreuses rencontres participatives dans des milieux très divers (institutionnels, associatifs, marginaux, entreprises, collectivités...). Elles ont toutes, sans exception, apporté des résultats étonnants et bien meilleurs que tous les autres formats de rencontres.
Sur le fond, ce sont des méthodes de résolution de problèmes, de consensus actif, de collaboration et de mises en action performantes.
Elles ont deux caractéristiques supplémentaires :
- elles responsabilisent les participants, qui sont tous en position d'expert et qui doivent s'organiser ensemble pour construire une solution,
- elles sont un vecteur très puissant de lien social : les participants sont obligés de faire connaissance très vite. Le processus de la rencontre fait que ça ne peut que se passer bien.
Pour toutes ces raisons, c'est un outil particulièrement adapté à la démocratie locale.
Leur déploiement rencontre les obstacles habituels de toute démarche innovante :
- Elles bousculent les pouvoirs en place (y compris ceux des leaders d'opinion parmi les habitants),
- Elles se heurtent à des problèmes de représentations. Une illustration en est le choix du nom de la rencontre. Je subis assez régulièrement la critique que "ce n'est pas sérieux", avec la représentation sous-jacente que plus on s'emmerde, plus c'est sérieux.
- Elles obligent à passer de spectateur à acteur, de l'opinion à la réflexion, du jugement à la responsabilité. Beaucoup d'électeurs ne sont pas prêts à franchir ce pas qui demande d'abandonner le confort de la démocratie spectacle.
Je note également que pour ce World Café, j'ai ressenti des difficultés relationnelles inhabituelles : quelques interpellations agressives, et une ambiance moins joyeuse qu'à l'accoutumée.
Il y a sans doute à cela quelques causes structurelles : un groupe assez grand, un environnement peut-être un peu froid et un sujet sensible qui cristallise des tensions.
Mais on voit bien que derrière ces obstacles il y a de vraies solutions.